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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/366

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ŒUVRES DE STENDHAL.

réellement. Beaucoup d’Espagnols sont de bonne foi dans leur prétention de caste et de rang. Tel est évidemment pour moi don Eugenio (on prononce don Eou-Kénio), le plus aimable de mes compagnons de voyage.

Il me dit que l’Académie de langue espagnole s’est appliquée constamment à rapprocher l’orthographe de la prononciation. L’Académie française a fait le contraire et en est toute fière. Pour moi, toutes les fois que je vois une femme faire des fautes d’orthographe, je trouve que c’est l’Académie qui est ridicule. Le meilleur administrateur que j’aie vu dans mon voyage, homme d’un esprit supérieur et profondément occupé du fond des choses, cherche souvent ses mots après avoir fini sa lettre. C’est qu’il pense aux choses plus qu’à la forme baroque. Que de temps perdu ! L’usage s’est laissé guider par le pédantisme d’une société, dans le sein de laquelle les gens d’esprit, les Duclos, les Voltaire, n’ont pas la parole.

M. Sutto nous disait au souper des Cuatros Naciones :

— Hier, j’étais assis à côté de madame Alber (Anglaise) ; j’ai été obligé de changer de place, tant son langage était vulgaire ; je n’ai pu surmonter mon dégoût.

— Ce qui nous déplaît le plus dans la ville où nous sommes nés, dit M. Ipol, jeune philosophe, c’est ce langage vulgaire qui annonce des manières et des sentiments bas, et c’est précisément ce langage du peuple qui nous plaît le plus à l’étranger. Il est près de la nature, il est énergique, et la vulgarité que nous ne voyons pas ne peut nous empêcher d’être sensibles à ce premier mérite de toute langue poétique. À Barcelone, un arieros (muletier) m’enchante par son langage, sa personne me plaît ; c’est un grand garçon, fort, vigoureux, rempli d’une énergie sauvage, dont la vue réjouit l’âme. À côté de lui, qu’est-ce qu’un grand d’Espagne ? Un petit homme, haut de quatre pieds dix pouces, qui vous répète des articles de journaux sur les avantages de la liberté, se regarde attentivement dans toutes les glaces qu’il rencontre, et croit être un Parisien, parce qu’il est