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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/355

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Les têtes des ouvriers prirent feu principalement à cause de cette malheureuse soif de jouissance et de fortune prompte, qui est la folie de tous les jeunes Français. De quelque côté qu’ils regardent, ils voient un lieutenant d’artillerie qui devient empereur, le fils d’un aubergiste qui devient roi de Naples[1], un ouvrier chapelier qui devient maréchal, le précepteur du seigneur de leur village qui devient pair de France et millionnaire. C’est en vain que la philosophie leur crie : « Mais tous les abus odieux sont supprimés en France ; si le Père Éternel vous mettait une plume à la main pour corriger les abus, vous seriez bien embarrassé ; vous ne sauriez quoi écrire ; il n’y a plus de choses capitales à corriger en France ; il n’y a donc plus de grands bouleversements à espérer ou à craindre ; donc, plus de grandes fortunes à faire. — Mais la guerre ? — Il n’y aura plus même de grandes guerres : les rois sentent que le premier coup de canon peut ébranler leurs trônes. L’empereur de Russie, qui ne s’aperçoit pas des sociétés secrètes dans son armée, et qui pense n’avoir rien à craindre, n’a pas dix millions au service de sa colère contre les journaux de Paris. »

Mais, les rois ne voulant pas la guerre, les peuples, du moins, voudront-ils la faire ou la payer ? Il n’y a pas plus à espérer de ce côté pour les jeunes ouvriers chapeliers qui veulent devenir maréchaux ; les peuples désirent conquérir une constitution et non pas des provinces ; il n’y aura plus de reconnaissance et de gloire immortelle que pour les batailles qui sauveront la patrie. Or comment sauver la patrie, si personne ne peut l’attaquer ?

Pour que nos jeunes ouvriers chapeliers pussent devenir maréchaux, ducs, comtes, etc., il faudrait que l’empereur de Russie trouvât une montagne d’or pur aussi grosse que Montmartre. Toute cette malheureuse jeunesse française est donc trompée par la gloire de Napoléon et tourmentée par des désirs absurdes. Au lieu d’inventer sa destinée, elle voudrait la copier ; elle vou-

  1. Murat.