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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/354

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ŒUVRES DE STENDHAL.

douze cents francs à ce métier ; mais au fond, pour peu qu’il s’abstienne de dire que la montagne a sauvé la France en 1793, il dirige l’opinion.

Le journaliste du juste-milieu reçoit trois à quatre mille francs payés par les riches propriétaires, qui se cotisent, et la préfecture. Mais les gens qui le payent passent leur vie à se moquer de son manque de tact et de son peu d’esprit. Le journal libéral, par exemple, donne une analyse cent fois plus claire des séances du conseil général. Et cependant on a communiqué au journal juste-milieu les pauvres procès-verbaux de ces assemblées. Il est vrai que souvent ces procès-verbaux sont tenus avec la dernière négligence.

Il faut l’avouer, en général les fonctionnaires que les journées de Juillet ont envoyés en province n’ont d’autre éducation que celle qu’ils ont puisée dans les journaux.

Le malheur de la génération qui se forme et de celle qui est aux affaires, c’est qu’un homme qui a parcouru six journaux le matin n’a plus la force de rien lire de toute la journée. Et, par malheur, cet homme se croit en état de parler de tout quand il a lu le journal. On parlait de l’Angleterre l’autre jour à…, et un homme considérable de la société se glorifia de n’avoir pas lu Delolme ; mais il avait lu le matin l’extrait de tout ce qu’il est possible de dire sur ce qui intéressait, ce jour-là, lui et les gens auxquels il parlait. Que Montesquieu, que Voltaire sont froids comparés à l’affaire du jour ! Voyez quelle suite de beaux drames depuis quelques années : Fieschi[1], la rue Transnonain[2], les deux grands événements de Lyon[3], si différents entre eux…

  1. Attentat du 28 juillet 1835, contre le roi, au moment où il passait en revue la garde nationale sur le boulevard du Temple ; sorte de machine infernale.
  2. Meurtres commis dans cette rue, lors des troubles de Paris.
  3. Deux batailles fort meurtrières : la première, par les ouvriers en soie, contre les fabricants, les 21, 22, 23 novembre 1831 ; la seconde, entre les ouvriers et la garnison, du 8 au 14 avril 1834.