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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/352

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ŒUVRES DE STENDHAL.

me ferez connaître la vérité sur les voleurs. Vous me ferez l’honneur de m’écrire, ou vous aurez la bonté de passer à la préfecture ; un mot suffira pour m’avertir. Adieu, cher monsieur, à nous deux nous ferons quelque bien. »

Trois mois après, un des chefs de bureau achète un domaine ; son père était un petit marchand qui a fait banqueroute, et ne lui a pas laissé un centime ; toute la ville crie ; je dis un mot au préfet, qui m’écoute sérieusement et avec tristesse, puis ne répond pas. Cinq mois plus tard il arrive un scandale incroyable ; j’en avertis le préfet, qui me répond : « Monsieur, vous m’insultez ; sachez que c’est moi qui fais tout à la préfecture, » etc., etc. Je réplique en riant et me moquant de lui. Le fait est que, s’il renvoie le chef de bureau voleur, il ne pourra de trois mois écrire une lettre aux ministres sur la partie du travail dont ce chef était chargé. Loin de tout faire dans sa préfecture, ce pauvre préfet ne peut pas faire la moindre lettre un peu positive, qui suppose la connaissance des faits.

Vous me direz : Il pourrait prendre un expéditionnaire intelligent et le former ; mais ce pauvre homme, aussi honnête qu’ignorant, en est incapable ; il ne connaît pas à fond deux cents décrets ou arrêtés. Il y a plus, j’ai vu un préfet, homme singulier, et qui avait servi sous Napoléon, adresser des lettres fort sensées aux ministères de Paris. Ces lettres, à la vérité, n’avaient pas le degré de pédanterie nécessaire et ce style lâche, plat et verbeux, en usage dans les bureaux. Il arrivait de là que les commis du ministre lui disaient en lui présentant les lettres dont il s’agit : « Voilà un préfet qui ne sait pas son affaire. »

Nous n’avons eu ici qu’un seul préfet qui l’ait sue parfaitement ; aussi était-il préfet depuis 1806, et il me disait quelquefois : « M. T… et M. B… m’empêchent de dormir. Ce sont deux fameux voleurs de la préfecture. — Et que sont-ils devenus ? dis-je au misanthrope. — L’un est mort, laissant quatre cent mille francs à sa famille, et l’autre est encore à la préfecture, et va, je crois, être nommé officier de la Légion d’honneur. »