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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/347

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

pages sur le degré de bien-être des paysans dans la contrée que je viens de parcourir. La vente des biens nationaux a quadruplé ce bien-être, surtout en donnant des idées de justice à tous ces nouveaux petits propriétaires. Un paysan qui possède un demi-arpent de terre est comparativement fort heureux ; il sème des pommes de terre et se met à l’abri de la terrible famine.

Il faut excepter les paysans des environs de Bourg, qui croient que tout se fait par miracle en ce monde. Si leur voisin perd sa vache, c’est qu’il est acquéreur de domaines nationaux. Ils ont d’ailleurs un mépris indicible pour les gens assez bas pour manger des pommes de terre ; c’est disent-ils, la nourriture des porcs. Et ils font fièrement des gaufres avec de la bouillie de sarrasin (ou blé noir).

En plusieurs parties de la Bourgogne, et surtout le long des canaux nouvellement commencés, les manouvriers gagnent jusqu’à cinquante sous par jour. On consomme beaucoup de farine de maïs, comme en Lombardie, où le paysan préfère la polenta au pain. La polenta se fait au moment du dîner, avec de l’eau chaude et de la farine de maïs.

Un de mes amis que Constantine vient de faire lieutenant, mais qui gardera une figure semée de taches bleues par les grains de poudre de la fameuse explosion le jour de l’assaut, me donne des détails sur la santé des conscrits qui arrivent dans les régiments. Ceux qui proviennent du Puy, de Guéret, de Sarlat, en un mot de ces pays si misérables du centre de la France où les paysans vivent de châtaignes et n’en ont pas autant qu’ils veulent, changent du tout au tout en moins de six semaines. Rien de curieux à observer comme les yeux qu’ils font en voyant sur la table de la viande tous les jours. Le changement total de leur physique serait encore plus prompt sans les contes dont certaines personnes, intéressées au triomphe de nos amis les ennemis, empoisonnent l’âme des paysans.

Un conscrit qui cire les bottes de mon ami lui demande si après quatre ans de service l’on a jamais vu survivre un con-