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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/341

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

— Croiriez-vous, monsieur, ajoute mon compagnon, que pour plaire à la haute société de Genève, le sage Benjamin Constant a été obligé de prêcher cette doctrine ridicule ? (Revue protestante, 1824 ou 1826[1].)

— Mais, monsieur, lui ai-je dit, à quel signe reconnaissez-vous un momier ?

— Ils finissent toutes leurs réponses par : grâce à Dieu ; ils disent chère dame au lieu de madame ; cher monsieur au lieu de monsieur. D’ailleurs on trouve chez eux une insensibilité choquante : le fils unique d’une de mes cousines a le croup et était mourant hier soir ; je lui disais que les sangsues produiraient un bon effet, qu’il fallait avoir de l’espérance, etc. ; elle me répond froidement : Que la volonté de Dieu soit faite !

Il y a cinq ou six ans que cette cousine était jeune, jolie, fort aimable ; je lui envoyais de Montpellier les volumes de l’Histoire de France de Vély, Villaret et Garnier, et autres bons livres. Eh bien, monsieur, elle a commencé, elle, qui avait les plus beaux cheveux du monde, par porter une certaine coiffure plate abominable. Il y a quatre ans, quand elle en avait seize, elle allait le soir se promener dans le pré avec les autres jeunes filles ; il y avait souvent des contredanses sans hommes ; car nous n’osions jamais approcher du pré après le coucher du soleil. Nous entendions de loin rire ces jeunes filles : c’était la gaieté folle du village. Comme j’en parlais dernièrement à ma cousine, elle m’a répondu d’un ton sec : « Ne parlons plus d’un temps qu’il faudrait oublier. »

Savez-vous bien, monsieur, que, vers 1824, nous avons espéré un moment que la police de Louis XVIII se chargerait de détruire les momiers ? les pauvres ministres de ce prince s’étaient imaginés que les protestants voulaient appeler au trône de France le roi Guillaume de Hollande.

  1. Je n’ai pu vérifier cette cruelle assertion ; je n’ai pas la Revue protestante.