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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/327

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

mingue, et quelquefois les prend pour sa femme et tombe à leurs pieds. Il y a là un duo assez joli, quant aux paroles. Il Furioso baise la main d’un nègre qui meurt de peur. Ce qui m’a frappé, c’est que la dame raconte que le séducteur, qui lui a fait quitter le meilleur des maris, a été pendu. La musique, qui a le plus grand succès, est plate, sans idées, pleine de réminiscences.

En revanche, le ténor, qui est furieux et donne des coups de bâton à tout le monde, a une fort jolie voix. Il était apprenti abbé, et vivait ou ne vivait pas avec six écus par mois (trente-deux francs) ; il a jeté le froc aux orties, et s’est vendu pour trois ans à un impresario moyennant cent écus par mois. Conçoit-on le bonheur de ce jeune Italien, qui adore la musique, et qui n’a besoin pour vivre de faire des courbettes auprès de personne ? Dans son métier d’abbé mourant de faim, il devait faire la cour à tout le monde. Maintenant on lui paye ses frais de route ; il s’embarque dans un vetturino et va chanter à Venise, à Turin ou à Naples, peu lui importe. L’impresario gagne sur lui : à Gênes, il l’a vendu douze cents francs par mois ; le ténor le sait, mais il a tant d’aversion pour ce que nous appelons en France la camaraderie, qu’il a dit devant moi qu’après ces trois premières années il signera un second traité avec son impresario, si celui-ci l’en requiert.

J’ai appris au théâtre qu’il y a à Gênes un cabinet littéraire où on lit les journaux, ce qui m’étonne fort ; les gens qui vont là doivent être joliment notés.


— En mer, le… 1837.

Nous ne sommes partis qu’à une heure du matin ; le temps est magnifique, la brise de terre nous apporte l’odeur des citronniers en fleurs, la mer est unie come un oglio (comme une huile), disent les matelots. Nous prolongeons la côte à un quart de lieue de distance. La foule des maisons de campagne, de Gê-