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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/322

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ŒUVRES DE STENDHAL.

me semble que saint Sébastien un aide de camp, colonel de l’empereur Dioclétien, et avant l’invention de la poudre il fallait qu’un colonel fût fort. Cette figure est admirable et d’une vérité qui, depuis longtemps, ce me semble, a disparu de la sculpture. Aussi cet art est-il bien sujet à faire bâiller, comme tout ce qui est trop noble. Le Puget a osé donner du ventre à son saint Sébastien, c’est un tort ; il a outré une bonne idée, par excès de mépris pour les noblifieurs. Nous parlons trop souvent de la camaraderie.

En quittant l’église de Carignan, il m’a fallu m’occuper de mon passe-port, ce qui n’est pas une petite affaire en Italie. Je suis allé à l’hôtel de ville où j’ai été vexé pendant trois quarts d’heure. En vain me disais-je, pour me consoler : Ces pauvres gens ont peur de perdre leurs places, et je suis sûr qu’ils la perdront un jour ; ils sont plus malheureux que moi ! D’ailleurs je suis convaincu que la plus chère jouissance que l’on puisse donner aux agents subalternes chargés des passe-ports en Italie, c’est de se fâcher ; un petit air ironique vaut bien mieux, et il faut faire semblant de ne pas entendre un mot de leur langue. Ces renégats savent bien qu’ils sont souverainement méprisés par les étrangers et haïs par leurs compatriotes, votre colère les arrache un moment à l’agréable occupation de mâcher le mépris.

Cet hôtel de ville, dont j’ai été obligé de parcourir tous les étages, est une vaste carrière de marbre blanc mal employé ; cela est aussi laid que le Garde-Meuble (à Paris), et n’a de bon que la masse. Cet hôtel de ville, la façade du moins, doit être de 1760. Alors la pauvre architecture était aux abois en Italie comme en France.

Après le passe-port, je suis venu prendre une aqua rossa au café sombre, et de là je suis allé essayer de voir trois galeries de tableaux dans la belle rue. Comme les propriétaires ont le bon esprit d’habiter les appartements où sont les tableaux, il faut repasser souvent ; l’impatience ridicule que me donnent les re-