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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/320

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ŒUVRES DE STENDHAL.

dais le plus beau café, un artisan a quitté son ouvrage, et m’a offert de me conduire ; j’ai accepté, désespérant de me tirer tout seul de ce labyrinthe composé de rues de quatre pieds de large. L’artisan m’a arrêté devant la petite porte d’un café horriblement obscur, composé de deux petites pièces sales et d’une cour pavée en marbre. C’est réellement là le café à la mode. On m’y a offert du lait encore plus aquatique, s’il se peut, que celui de Paris, et, pour que la chose parût plus clairement, mon café au lait était servi dans un verre qui est devenu brûlant et qu’il était impossible de toucher. Quelle différence avec le luxe aimable de Milan et de Venise ! Je l’avoue, je me suis rappelé les vers de Montesquieu sur le plaisir de quitter Gênes et le fameux proverbe italien :

« Mer sans poisson, femme sans beauté, » etc.

J’ai quitté au plus vite ce malencontreux café, où pourtant plusieurs fois dans la journée je suis revenu prendre des aque excellentes, surtout l’aqua rossa, avec cinq ou six cerises au fond du verre et le parfum délicieux, quand il fait chaud, de noyau de cerise écrasé. Cette chose excellente et non jamais assez louée coûte trois sous, ce qui m’a fort réconcilié avec la laideur du café. Comme j’en sortais à la nuit, un homme s’est approché de moi avec mystère, et m’a fait une proposition ; ce n’était point du tout ce que le lecteur s’imagine : il m’offrait de me faire lire, moyennant dix sous, le dernier numéro du Courrier français. J’ai accepté, pour encourager une si noble industrie ; j’ai été récompensé de mon patriotisme : j’ai trouvé dans le Courrier français un charmant article de M. Guinot. L’esprit aimable et doux de notre joli Paris forme le contraste le plus agréable avec les idées sombres et haineuses qui vous côtoient sans cesse en Italie.

Le matin, en suivant à l’infini vers l’Orient la rue du café, j’ai trouvé d’abord la petite place et le grand salon couvert où se tient la Bourse ; je suis parvenu ensuite à la jolie église de Carignan. Pour y arriver, il a fallu jeter un pont sur une rue, ce