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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/306

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ŒUVRES DE STENDHAL.

l’aperçoit : — N’êtes-vous pas le grand nigaud qui vient de jouer le rôle de ce c… d’Amphitryon ?

Je déjeunais ce matin avec une jeune Marseillaise de vingt-deux ans à peine, fort jolie, assez coquette, et qui parle fort bien ; elle a un frère pour lequel elle montre beaucoup d’affection ; ce frère est venu au déjeuner avec de jolis boutons à sa chemise ; il les a achetés ce matin, et en est tout fier. Une Parisienne lui en eût fait compliment et en eût pris occasion pour lui dire deux ou trois mots de tendresse. Sans doute, elle eût exagéré un peu son amitié pour ce frère, jeune nigaud fort inoffensif. La Marseillaise de ce matin a trouvé les boutons laids et l’a dit tout franchement : Cela ne signifie rien, cela ne ressemble à rien, répétait-elle à tous moments. Le frère était tout triste et ne répondait pas. Voilà le naturel, il conduit à dire sans nécessité des vérités peu aimables. Et, d’ailleurs, cette affectation eût fait naître des sentiments vrais et agréables dans le cœur du frère.

Cette franchise, dont se vantent les gens du Midi, je croirais plutôt qu’elle existe parmi les bons Champenois, qui, fort souvent et en toute espèce d’affaires, disent tout simplement ce qu’ils pensent.

Je connais fort bien les paysans des environs de Chaumont ; je suis obligé d’aller quatre fois par an dans leur pays. Assurément rien n’est plus monotone et plus triste que la vie qu’ils mènent ; rien n’est plus gai, au contraire, que la vie des paysans provençaux ; dans leurs villages, ils ont un bal, une fête publique, une occasion de s’amuser tous les quinze jours ; mais, enfin, il faut rendre justice aux bons Champenois, ils ont pour eux la franchise et la sincérité du cœur.

Ce soir, une femme jeune, fort piquante et qui ne manque point d’esprit, me racontait au château Borelli (c’est un joli petit parc sur le bord de la mer, que le propriétaire veut bien ouvrir au public, et où l’on trouve une fraîcheur délicieuse), cette dame me racontait, dis-je, que l’annonce de la révolution