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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/304

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ŒUVRES DE STENDHAL.

sérieux. Ceci brise mon unique rapport avec les Marseillais de la bonne compagnie. Je n’ai plus aucune facilité pour arriver à eux. En général, j’ai peu vu la bonne compagnie dans ce voyage ; je ne vis pas dans le monde, mais dans les environs du monde. Mon grief contre lui, c’est qu’il a deux maladies mortellement ennuyeuses : la peur et l’hypocrisie. Naturellement, pour peu que je me méfie de l’esprit des gens, la crainte de mal parler me rend fort taciturne. Ou je me trompe fort, ou, pour avoir de l’esprit à Marseille, il faut beaucoup d’emphase et de bruit, il faut être commis voyageur dans toute l’étendue du mot, et je ne suis plus que commis voyageur émérite. Jamais on n’écouterait ici une chose dite simplement ; il faut être un peu marquis de Mascarille.

Mon plaisir étant d’étudier les diverses peuplades de France, les hommes de Marseille qui dépensent plus de quatre mille francs par an ne sont guère intéressants à mes yeux ; ils copient Paris plus ou moins bien, voilà tout. Pour moi, le salon dans lequel je passe ma vie, c’est tout simplement le quai qui conduit de la Canebière à la Consigne ; là est pour moi la Marseille véritable, et je n’ai que faire du Marseillais à gants jaunes. Je me sens réjoui par ce caractère franc, grossier, sincère, aux passions emportées, et surtout absolument étranger à l’idée de se dessiner dans l’esprit du spectateur le caractère d’un homme considéré et d’esprit. C’est ce désir qui talonne toujours le bourgeois, le demi-bourgeois et l’ouvrier de Paris et des environs, qui m’assomme en ce pays-là.

Le canut de Lyon prend des moyens ridicules pour se donner ce beau caractère dans votre esprit, mais enfin il y tend. À l’exception de la noblesse et des gens fort riches, il n’y a pas au monde de contraste plus marqué que celui d’un habitant de Marseille et d’un Lyonnais, de même âge et de même classe.

Je suppose toujours que ce qui est noble et a plus de vingt mille livres de rente dans les deux villes a un autre genre de ridicule, quand il en a, et se ressemble assez. Je n’ai point ob-