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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/302

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ŒUVRES DE STENDHAL.

nouvel ami, que j’avais la migraine ; mais quelle migraine ! C’est bien le diable si ce soir il m’aperçoit au spectacle.


— Marseille, le… 1837.

Il m’a aperçu à l’orchestre, où je me cachais, le monstre ! et il est piqué : Sémiramis va nuire à mes affaires d’Alger. Ma foi, peu importe ; la pièce était charmante et j’ai été parfaitement content, de sept heures à onze heures et demie.

On m’objectera que les chanteurs ne sont pas des Lablache ; non, mais ils sont passables, mais la saison dernière le ténor chantait Assur, à Rome et à Florence.

La salle était comble ; aussi ces pauvres chanteurs dépaysés n’avaient pas épargné les moyens d’attirer le public. Outre la Sémiramis tout entière, ces pauvres gens ont chanté, entre le second et le troisième acte, un duo et un trio de Persiani, plus deux ou trois airs de ces petits compositeurs sans couleur, Pacini, Donizetti, etc. J’ai eu le temps d’aller faire une promenade de vingt minutes à la Canebière, sous ce ciel étincelant du Midi, qui a de la clarté même sans lune. Il me semblait cent fois plus étonnant.

À mon retour, vers dix heures et demie, la salle était à moitié vide.

— Les Marseillais aiment à se coucher de bonne heure, me disait mon voisin ; la bonne compagnie n’attend jamais la fin du spectacle.

Comme je faisais observer à ce voisin que pourtant les premières loges n’étaient pas dépeuplées, il m’a appris que les premières loges ici sont occupées par les demoiselles. Je n’ai point voulu paraître battu.

— Mais, monsieur, pour entreprendre ce genre d’affaires, ces dames ne sont guère jolies.

— Monsieur, un négociant, millionnaire aujourd’hui, a commencé par douze cents francs d’appointements et douze heures de travail par jour ; il n’avait pas le loisir alors de faire la cour