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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/290

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ŒUVRES DE STENDHAL.

classes les plus puissantes en France, vers 1720, avaient intérêt à le porter aux nues.

On a trop exalté tous ces héros de la peste ; en 1832, lors du choléra de Paris, à la prévoyance près, tout le monde a fait son devoir ; mais personne n’est resté célèbre. Ce qui était de l’histoire en 1720 s’est trouvé tout simple en 1832, en présence de la presse qui menaçait de révéler toutes les faiblesses. Ceci montre que la moralité de la France s’est élevée de 1720 à 1832.

De cette affreuse peste de 1720, les Marseillais ont eu l’adresse de faire sortir un titre de noblesse, et, qui plus est, d’autorité. Seize conservateurs de la santé, choisis parmi tout ce que la ville a de plus respectable, exercent gratuitement les fonctions de membres du bureau de santé. Ce terrible bureau impose des quarantaines, excessives le plus souvent, à tout ce qui arrive par mer. Ces messieurs ont obtenu de Napoléon de réunir par une digue les îles de Pomègue. Le port ainsi fermé sert de prison aux malheureux voyageurs qui ont la gaucherie d’arriver par mer à Marseille.

La Santé de Marseille rend à peu près impossible le voyage à Constantinople et en Égypte, qui serait une partie de plaisir, en prenant les beaux bâtiments à vapeur que le gouvernement vient d’établir. Mais quel contentement aurait-on dans un beau voyage de six semaines, qui doit infailliblement se terminer par une ennuyeuse prison de trente ou quarante jours, et peut-être de trois mois ? Je conseille donc aux voyageurs d’aller prendre à Trieste les bateaux à vapeur autrichiens. Les quarantaines du retour sont raisonnables en ce pays-là ; elles le sont également à Malte et à Livourne. En général on fait compter dans le temps de la quarantaine les jours qu’on a passés en voyage, depuis que l’on a quitté le lieu suspect. La quarantaine ne devient longue que lorsqu’on a eu le malheur de perdre un homme pendant la traversée. Le lazaret de Trieste est fort raisonnable comme tous ceux des établissements de l’Autriche dans lesquels la politique