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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/288

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ŒUVRES DE STENDHAL.

d’indiquer au voyageur les diverses parties de cette belle ville. Dès que l’on voit des arbres à Marseille, chose si rare et si agréable en Provence, il faut en remercier un préfet philosophe, M. Thibaudeau, qui, vers 1804, planta tant qu’il put des arbres, maintenant fort grands. Il eut à combattre les bonnes têtes du temps, qui prétendaient que les arbres donnent la fièvre. En général, le peuple en France hait les arbres.

Derrière le théâtre, un peu sur la droite, s’élève une montagne aride : c’est Notre-Dame-de-la-Garde. M. Thibaudeau y traça un chemin en zigzag, et même un jardin, dont les arbres verts viennent tant bien que mal. Là était une colonne et un buste de Napoléon, objet d’outrages.

Je dois aborder maintenant une tâche ennuyeuse. Il faut parler de la peste qui désola Marseille en 1720. On n’en parle que trop à Marseille ; et c’est ici, pour la première fois, que j’ai compris le proverbe : Ennuyeux comme la peste.

Le 25 mai 1720, un navire, qui venait de Séide, apporta la peste ; elle ne cessa qu’en juin 1721, après avoir emporté soixante-dix-huit mille cent trente-quatre victimes, dont quarante mille à Marseille.

Un peintre, nommé Serre, élève du Puget, qui, comme on sait, fut à la fois architecte, peintre et sculpteur, a fait deux grands tableaux, qui n’ont d’autre mérite que celui de la vérité ; mais que l’on regarde malgré soi et d’un œil curieux, parce qu’ils représentent une chose horrible.

Le meilleur livre sur cette triste époque est intitulé : Relation historique de la peste de Marseille, par Bertrand, Cologne, 1721.

Les deux tableaux de Serre représentent le déplorable aspect qu’offraient alors les quais et le Cours. On voit des moribonds étendus sur la terre ; ils ont près d’eux une cruche et un vase que quelques personnes compatissantes remplissent avec terreur d’eau et de bouillon. Le Cours est jonché de cadavres ; car beaucoup de malades avaient cherché l’ombrage de ses arbres ou