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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/274

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ŒUVRES DE STENDHAL.

homme d’esprit. Comme il appartient à une profession savante, le thème habituel de son éloquence était, en 1826 : la diffusion des lumières et la nécessité d’établir partout des écoles d’enseignement mutuel. Si Louis XVIII l’eût voulu, s’écriait-il sans cesse, la France saurait lire.

Par un travail de dix heures par jour, un mérite réel et de belles phrases, il est parvenu depuis 1830 à charger son habit des broderies les plus flatteuses pour l’amour-propre. Hier au soir, il m’a pris à part pour me dire, en grande confidence et du ton d’un conspirateur, qu’il faut que le fils du cordonnier soit cordonnier, le fils de l’avoué avoué, et ainsi de suite.

J’ai trouvé plaisant de lui répondre grossièrement : Mon-père, ai-je dit, était membre de la Chambre des députés, moi je suis marchand de fer ; et quant à vous, mon cher monsieur, quel était l’état de M. votre père ? N’était-il pas apothicaire dans un village de Berry ? La France n’eût-elle pas perdu infiniment à vous laisser dans ces humbles fonctions ?

Ce nouveau grand seigneur a l’habitude des discussions ; il s’est bien gardé de répondre un seul mot à mon argument peu poli ; il a continué comme si de rien n’était ; seulement, comme nous nous promenions dans le salon, il s’est tourné vers moi et m’a serré dans ses bras. — Quand un de mes voisins vient me dire : Monsieur le baron, je voudrais envoyer mon fils au collège, j’ai ramassé quelque chose et je voudrais le pousser, je lui réponds : Les quatre règles, mon ami, et lire et écrire ; autrement il te méprisera et tu n’en feras qu’un mauvais sujet, qui ira battre le pavé de Paris.

Mes enfants, mon cher L., ajoute-t-il, en me serrant de nouveau dans ses bras et chargeant de plus en plus l’emphase pathétique et tendre qui fait le caractère de son talent, mes enfants, mon cher L., je les ai confiés à un jeune prêtre, fort instruit, sans doute, et excellent latiniste ; il leur donne de l’instruction, à la bonne heure ; mais, cher ami, il leur donne surtout l’é-du-câ-tion, les principes moraux, sans lesquels la France est perdue.