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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/268

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ŒUVRES DE STENDHAL.

tapis ; il est sûr que la poussière étonnante qu’ils font sortir de leurs tapis inonde absolument la petite table sur laquelle cette femme expose ses gâteaux ; la dispute s’échauffe ; plusieurs boutiquières, perchées sur leur échafaudage, prennent parti pour la femme aux gâteaux ; les hommes, pour les braver, battent leurs tapis avec plus de force ; il est impossible de respirer, je m’éloigne.

Je remarque que les femmes sont généralement jolies à Marseille ; elles ont le pied charmant, et trop d’embonpoint ne vient jamais nuire à la grâce de leur personne.

À gauche, sur une colline qui s’élève doucement en face de la Canebière, j’entrevois de magnifiques allées de platanes, les allées de Meillan, le long desquelles on a bâti beaucoup de maisons plus élégantes que celles du Cours. Plusieurs de ces maisons ont des jardins ; l’aspect du tout est fort gai.

L’arc de triomphe est heureusement placé ; les proportions n’en sont pas mal ; mais les grandes figures des bas-reliefs manquent tout à fait d’idéal. Les sujets sont fort bien choisis, ce sont des batailles de la campagne d’Égypte. Avant la révolution, on eût placé là Thétis et Neptune, qui, pour les Grecs et les Romains, voulaient dire quelque chose.

J’ai oublié de faire remarquer que la descente de l’arc de triomphe au Cours s’opère par une rue fort rapide, théâtre habituel des jurements les plus énergiques ; ce sont les charretiers provençaux, les plus grossiers et les plus impitoyables des hommes, qui abîment de coups de fouet leurs pauvres chevaux. C’est sous ce régime terrible qu’ils vont traîner jusqu’à Lyon d’énormes charrettes chargées de savon, d’huile, etc., etc. Je suis assez nigaud pour m’attendrir sur ces malheureux chevaux.

Après avoir été chassé du Cours par la poussière des tapis, j’ai tourné à droite, dans la magnifique rue nommée Canebière, parce qu’autrefois il y avait là des champs plantés de chanvre qui, en grec, s’appelle canabis. Cette rue de la Canebière, plus large que la rue de la Paix (à Paris), mène au bout du port, qui