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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/240

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ŒUVRES DE STENDHAL.

Alors il y a harmonie fort agréable. Le Mozart de cette harmonie, c’est lire Tite-Live dans la campagne de Rome, à Pozzolo, sur le lac d’Albano, par exemple.

J’ai revu Ferney, à deux lieues de Genève. On s’étonne aujourd’hui de l’exiguité de cette habitation d’un homme qui avait cent mille livres de rente de 1760, ce qui veut dire deux cent cinquante mille de 1837, vu l’augmentation du luxe nécessaire et les exigences d’une vanité croissante. Car il ne faut pas estimer les sommes d’argent notées dans l’histoire uniquement par la différence de la valeur du marc d’argent à deux époques, mais bien par les dépenses de luxe, indifférentes en 1760, et dont l’absence déshonore un homme en 1837.

La position de Ferney était habilement choisie, militairement parlant. Voltaire, d’un décret de mandé pour être ouï, lancé par le parlement de Paris ou par celui de Dijon, pouvait en cinquante minutes se trouver en pays de liberté. Sans doute, les petites républiques suisses, toujours timides et déjà dévotes, comme le montre la haine de M. Haller de 1760, l’auraient bientôt rendu, mais le ministre des affaires étrangères pouvait être ennemi des parlements et ne pas le demander d’une certaine façon ; mais en quelques heures Voltaire pouvait aller en Prusse, c’est-à-dire à Neuchâtel.

Nous jugeons bien ridiculement de la position de Voltaire, au milieu du régime presque légal que ses plaisanteries nous ont valu. Pendant les vingt premières années de son séjour à Ferney, il put regarder avec inquiétude tout courrier arrivant au galop par la grande route de France. Voltaire avait la certitude d’être exécré par deux des grands corps de l’État, le clergé et les parlements, dont il avait montré la cruelle ignorance à propos de dix affaires, et enfin lors du meurtre du chevalier de la Barre et des Calas. La cour eût été bien aise de voir houspiller et avilir cet insolent poëtereau dont on parlait trop. Il y avait déjà longtemps que le garde des sceaux lui avait dit : — Sachez, monsieur, que si jamais la Pucelle paraît imprimée, je vous ferai