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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/238

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ŒUVRES DE STENDHAL.

ce point admirable, où les montagnes sévères et couvertes de sapins se rapprochent du lac, remplacent l’ignoble champ cultivé et donnent au paysage un si grand caractère.

Les industriels me le pardonneront-ils ? Pour les gens un peu au-dessus du vulgaire, la perspective du gain annuel qui récompense les travaux du gentilhomme campagnard s’oppose net aux sensations sublimes que les sonnets de Pétrarque ou la musique de Mozart donnent à certaines âmes ; à la vérité, ces âmes-là ne sont pas destinées à avoir dans le monde un avancement rapide et déplaisent souverainement aux députés épais ou aux commis avides qui disposent de ce même avancement.

Quoi qu’en disent les gens du haut à Genève, et quoique certainement Rousseau tombe souvent dans l’emphase, cent fois moins cependant que M. de Chateaubriand ou M. de Marchangy, c’est à lui uniquement que le lac de Genève est redevable de cette disposition à l’aimer, qui se trouve dans tous les cœurs et qui rend impossible toute plaisanterie contre ce beau lac. Que serait-ce, si Genève, au lieu d’être barême et momière, avait les mœurs douces de Milan !

Vous voyez un Génevois se jeter par la fenêtre, disait M. le duc de Choiseul, jetez-vous après sans balancer : il y a dix pour cent à gagner.

J’ai fait une dernière promenade sur la route de Thonon ; j’ai trouvé l’inscription suivante sur la porte d’un petit cimetière gothique, dont les murs tombent de toutes parts sous la main du temps :

La mémoire des morts demeure
Dans les monuments ruinés ;
Là, douce et clémente à toute heure.
Elle parle aux fronts inclinés.

Comme je descendais de la tour de Saint-Pierre, songeant déjà au brouhaha de la vie de Paris, mon correspondant me remet une lettre qui change tous mes projets. À Paris, on n’est pas