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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/228

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ŒUVRES DE STENDHAL.

longue et imprudente fréquentation, avez eu l’imprudence de séduire Jeanne Serang, etc., etc. »

Ces avertissements sont tout ce que je trouve de plaisant dans les gazettes suisses ; c’est là qu’on peut faire provision de locutions singulières, appartenant au français-suisse. Souvent on reconnaît des façons de parler nettes et significatives de notre excellent français du dix-septième siècle, si supérieur aux phrases nombreuses si fort prisées par l’Académie actuelle. Un être empesé et qui prétend aux honneurs de la littérature aurait vergogne de dire quelque chose nettement et vivement.

Je pense aux ridicules des Académies, parce que j’ai dîné aujourd’hui avec un être bien plaisant : c’est un savant de Genève. Réellement cet homme a une excellente mémoire, et c’est beaucoup dans son métier. Il peut répéter exactement tous les raisonnements de Montesquieu et d’Adam Smith, que jadis il apprit par cœur ; il sait aussi par cœur une grande partie de Tacite, les meilleurs vers de Voltaire, trois ou quatre mille dates, et enfin les noms successifs de tous les souverains qui ont occupé les trônes de l’Europe, depuis Constantin et Charlemagne jusqu’à Napoléon.

Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée[1]. Souvent, quand ils trouvent la société trop gaie et se permettant de tout dire, ils gardent un silence digne. Placés par la maîtresse de la maison autour d’une table à thé, s’ils sont comme forcés de rompre le silence, ils ne s’adressent à personne en particulier, ils professent, mais c’est avec toutes les grâces du collége et toute la réserve de la

  1. Historique ; l’anecdote dont ceci est le résumé ne peut se raconter encore.