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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/216

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ŒUVRES DE STENDHAL.

neurs dans quelque chambre de députés que ce fût ; ce seraient de petits Villèle.

Un Anglais me racontait que les Genevois riches se montrent très-friands de titres, de croix et d’autres babioles monarchiques. Il ajouta qu’à New-York les marchands qui vont se promener le dimanche choisissent de préférence les voitures de place qui ont de belles armoiries. À Paris, un fiacre qui aurait des armes sur sa portière ne serait pris par aucun marchand allant se promener le dimanche ; cela aurait l’air antique ; le bourgeois aspire bien plus haut que la noblesse, il veut être à la mode. Les curieux qui ont eu l’honneur d’aller au bal d’Almack me comprendront. Tel pair d’Angleterre, énormément riche, est primé toute sa vie par un petit lord, qui n’a que des dettes, et qui se croirait déshonoré d’adresser la parole à l’autre.

Les Génevois ont une manière de traiter les affaires nette, précise, inexorable, qui me convient fort. Vous avez fait une affaire de trente mille francs avec une maison ; tout s’est terminé promptement et loyalement. Vous avez de nouveaux rapports après dix ans ; cette maison vous fait observer que, lors de la première affaire, vous avez oublié de lui rembourser un port de lettre de sept sous.

Ces procédés-là me pétrifient, mais je les approuve infiniment. Un Génevois, deux ou trois fois millionnaire, était à Paris. Le jour de son départ pour Genève, il trouve sur le pavé de Paris un pauvre horloger de son pays qui vient d’être ruiné par une banqueroute ; mais on lui a écrit de Genève que s’il arrive tout de suite il pourra obtenir une place vacante dans une grande fabrique de montres. L’horloger se détermine à mettre ses derniers écus pour courir la poste à frais communs avec le millionnaire qui, non-seulement ne lui fait pas grâce d’un centime, mais encore lui fait payer la moitié du prix des réparations qu’il a fallu faire à la voiture, en courant la poste.

Un homme pauvre et qui aurait le caractère triste trouverait de grandes ressources à Genève, dans les pensions ; on m’en a