Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/215

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
209
MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

montel, de Barthélémy, de Laharpe, et tous ces plats écrivains académiques. Par un hasard singulier, le caractère génevois se trouve sympathiser à peu près complètement avec celui que la peur du retour de 1793 donne, depuis quelque temps, à la partie la plus riche de la nation française. Nos grandes dames seraient bien heureuses de devenir momières ; elles s’ennuieraient beaucoup moins.

N’est-il pas glorieux pour une petite ville de vingt-six mille habitants de forcer le voyageur à consacrer trois pages à la description de son caractère ? Ce voyageur serait bien embarrassé s’il lui fallait faire trois pages sur le caractère de l’habilant de Lyon, de Rouen ou de Nantes. Le curieux qui a vu Berne, Zurich, Bâle, et ce je ne sais quoi de cotonneux des autres villes de la Suisse, aperçoit bientôt nettement tout ce que Genève doit à Calvin.

J’aime beaucoup le Génevois jusqu’à l’âge de quarante ans. Très-souvent, vers cette époque, il a déjà mis de côté une petite ou une grande fortune ; mais alors paraît le défaut capital de son éducation : il ne sait pas jouir ; on ne lui a pas appris à vivre dans des circonstances prospères ; il devient sévère et puritain ; il prend de l’humeur contre tous ceux qui s’amusent ou qui en font semblant ; il les appelle des gens immoraux.

Un Génevois de cinquante ans est plus atrabilaire et incommode pour tout ce qui l’entoure qu’un Français de soixante-dix ans. À mesure qu’il vieillit, le Genevois perd de son amour naturel pour la liberté, sa haine pour le petit peuple augmente, mais il lui reste une tête éminemment logique, éminemment inséductible par les plaisirs de la bonne compagnie, et qui ne s’attendrit que pour les cordons. Je ne conçois pas comment tous les despotes de l’Europe ne choisissent pas pour ministres des Génevois riches, de cinquante ans. Ces ministres des finances seraient capables de leur refuser de l’argent à eux-mêmes.

Plusieurs Genevois sont très-instruits en droit public, citent Burlamaqui, et pourraient tenir tête aux plus intrépides raison-