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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/214

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ŒUVRES DE STENDHAL.

nard, de Désaugiers, le mettent en fureur ; il ne conçoit pas l’ironie légère et la prend pour de la méchanceté. Le Génevois range Gil Blas parmi les livres les plus immoraux ; les Mémoires de Bachaumont, en trente-six volumes, le feraient grincer des dents.

Sous beaucoup de rapports, le caractère génevois se rapproche du caractère anglais ; mais la ressemblance n’est nulle part plus frappante que dans la fausse appréciation de l’ironie. Pas plus que l’esprit anglais, l’esprit génevois ne peut suivre le dialogue léger et spirituel de Regnard, le comique le plus gai des Français.

« Que feriez-vous, monsieur, du nez d’un marguillier ? » est inintelligible pour ces messieurs. Le génie profond et satirique de Molière leur convient beaucoup mieux ; toutefois la véritable comédie, pour les Anglais et les Genevois, c’est la comédie remplie de grâce de Shakspeare, qui peint les hommes tels qu’il serait tant à désirer qu’ils fussent. Le mélancolique Jacques est plus agréable à leurs yeux que le misanthrope Alceste.

Un homme parfaitement calculé pour faire horreur aux Génevois, c’est Voltaire, qui fut si longtemps leur voisin. Voltaire avait fait border son jardin, à droite, par une double rangée de peupliers d’Italie, qu’il appelait ses cache-Pictet. Ce M. Pictet était à ses yeux le représentant du génie génevois, et comme il arrive toujours entre gens d’esprit, l’antipathie était réciproque. M. Pictet était fort savant et fort estimable.

On voit qu’une grande moitié de la littérature française agit à contre-sens sur l’esprit génevois. On peut dire que le fond du caractère français, gai, satirique, moqueur, libertin, chevaleresque, étourdi, échappe entièrement à une tête genevoise ; au contraire, ce qui est emphatique, raisonnable et triste : Nicolle, de Bonald, Bossuet, Bourdaloue, Abadie, va droit à leur cœur. Ils aimeraient Clarisse s’ils n’avaient appris qu’elle n’est plus à la mode à Paris. Montaigne, Marot, Montesquieu, doivent les contrarier beaucoup. En revanche, ils aiment la raison de Mar-