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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/212

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ŒUVRES DE STENDHAL.

que l’histoire de cette petite république de Genève. Sa grande affaire a été de résister au machiavélisme jésuitique du duc de Savoie, aidé quelquefois par la légèreté de la France.

Certainement Genève a plus fait cent fois pour la morale et pour la liberté que Chambéry, qui est restée sujette fidèle des jésuites et de ses ducs de Savoie. Nais une question m’étonne et m’intéresse profondément : aujourd’hui où est-on plus heureux, à Genève ou à Chambéry ? Où voudriez-vous être né ?

Voyez les mines réjouies de ces bons Savoyards. Quant à moi, après y avoir pensé longtemps, tout étonné de la conclusion qui se présentait constamment, je le déclare, je voudrais être né à Chambéry. Voici mes raisons : on y a moins d’esprit, sans doute ; mais on y a un meilleur cœur, on y hait moins.

Les Génevois sont les premiers hommes à argent du Continent ; ils ont dans ce métier la première des vertus, celle de manger chaque jour moins qu’ils ne gagnent. Leur plus doux plaisir, quand ils sont jeunes, consiste à songer qu’un jour ils se verront riches. Même quand ils font des imprudences et se livrent au plaisir, ils choisissent des plaisirs champêtres et peu coûteux : une promenade à pied, au sommet de quelque montagne où l’on boit du lait. Hier mes amis sont allés au rivage du lac de Gers, à quelques lieues au-dessus de Saint-Gingolf.

Ce n’est point uniquement l’économie qui dirige le choix de ces plaisirs ; le fond d’un cœur genevois est allemand et champêtre. Quand il est riche de bonne heure, le Génevois achète une maison de campagne, et il préfère, non pas celle qui est la mieux bâtie et où l’on peut donner des dîners, comme ferait un Parisien, mais celle qui a de beaux arbres qui font songer. L’idéal d’un Génevois, c’est de conduire un char à bancs, attelé d’un cheval passable, dans un beau pays, et lui-même coiffé d’un chapeau gris, avec une veste de toile.

J’ai rencontré ce matin, dans le bateau à vapeur, un réfugié politique, né à Berlin ou à Kœnigsberg, qui m’a bien étonné. Cet homme a l’esprit le plus net et le plus clair ; jamais son