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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/202

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ŒUVRES DE STENDHAL.

penser, monsieur, cette fête n’est point ordonnée par le gouvernement, mais il n’y met aucun obstacle ; cette année il a même autorisé trois compagnies de la milice nationale à escorter l’immense file d’enfants, deux mille ! Vous pensez bien qu’on ne voit point parmi eux les enfants de ces messieurs du haut (on appelle ainsi les gens riches qui habitent le haut de la ville, vers la promenade de la Treille ; c’est l’aristocratie du pays). C’est le peuple qui fête le jour de naissance de l’homme dont notre patrie s’honore.

« Toute la classe méthodiste, qui est celle du haut, ne peut aimer ce grand homme ; mais il est vrai de dire qu’ils ne lui sont point hostiles ouvertement. Le peuple, qui connaît les sentiments de ces gens-là, fête Rousseau pour bien faire connaître qu’il ne les partage pas. »

En quittant ce brave homme, ouvrier enrichi apparemment, j’ai pris un bateau et j’ai écrit au crayon sa réponse, que je viens de transcrire exactement. J’aime bien mieux ce récit que tous ceux que je pourrais recueillir dans les dîners.

Il fallait revenir en ville après un quart d’heure de promenade, mais je n’ai pu résister à l’entraînement. Malgré ma résolution de m’occuper de mes affaires dès onze heures du matin, comme on dit ici, j’ai laissé le batelier suivre la rive vers Thonon. Je me disais tous les quarts d’heure, en forme d’excuse à mes propres yeux : Pour peu que j’eusse été douillet, j’aurais fort bien pu demeurer un jour de plus en chemin. C’est pour la dernière fois de ma vie, sans doute, que je vois ces beaux lieux. Qui pourrait peindre la vue que l’on a le long de cette admirable côte, qui s’étend depuis Cologny jusqu’à Thonon ? Vers Lausanne, la largeur de cette immense nappe d’eau est au moins de quatre lieues, je crois, et de quelles montagnes environnée !

On voit de loin, au travers d’une brume légère vers l’horizon, à gauche, les contours sévères de ces montagnes chargées de sapins qui ferment le lac du côté de Vevey, le pays qu’habita