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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/199

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

la plus haute montagne de l’ancien monde, et que j’ai déjà aperçue deux fois dans ce voyage ; la première de Beaune, la seconde de Lyon. Le voisinage du mont Blanc fait que la route me semble jolie.

Les convenances faisant des progrès terribles en Europe, et les habitudes sociales devenant de plus en plus insociables, il faut que, sous prétexte de prendre des eaux, il s’établisse dans tous les coins de l’Euurope des lieux de franchise, où, pendant deux mois, l’on puisse rire de tout sans se déshonorer. Ces lieux agréables seraient d’autant plus fréquentés, qu’on parviendrait à les garantir du fléau des chevaliers d’industrie.

S’il se trouve jamais un ministre ami de la gaieté, je lui demanderai de proposer une loi en vertu de laquelle on délivrerait des passe-ports imprimés sur papier rouge à tout Français propriétaire et payant cent francs d’impositions. Il faudrait, de plus, envoyer dans tous les lieux d’eaux situés sur le territoire français des commissaires de police, qui n’y passeraient que la saison des eaux. Il serait facile de se procurer des hommes d’esprit qui connaissent tous les chevaliers d’industrie ou les devinent en une soirée ; il faudrait, de plus, que ces commissaires fussent autorisés à renvoyer des eaux ces élégants chevaliers d’industrie.

Les membres de cet honorable corps qui se croiraient injustement expulsés des eaux pourraient en appeler à Paris, à une Chambre composée de ceux de MM. les juges qui ont eu une jeunesse orageuse et qui connaissent les tours de ces messieurs. Les gens qui se seraient battus pour querelles survenues au jeu, dans le département où sont les eaux, ne pourraient de dix ans se présenter dans les lieux d’eaux situés en France. Toutes ces mesures exceptionnelles seraient portées par une loi sur la police des eaux. Cette loi scandaliserait les gens graves, mais sauverait peut-être un petit coin de la gaieté française.

La route de Chambéry à Genève, par Annecy, est sublime de beauté, si on la compare à la route de Paris à Montargis, de Paris