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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/18

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ŒUVRES DE STENDHAL.

l’affaire, on voit que, militairement parlant, elle présenta la lutte de l’ancienne guerre contre la nouvelle.

L’aspect général du pays est morne et triste ; tout est pauvre, et fait songer à l’extrême misère ; c’est une plaine dont quelques parties sont en culture : celles-là sont entourées de petits murs en pierres sèches.

À cinq cents pas du triste village d’Erdéven, près de la ferme de Kerzerbo, on commence à apercevoir de loin des blocs de granit, dominant les baies et les murs en pierres sèches. À mesure qu’on approche, l’esprit est envahi par une curiosité intense. On se trouve en présence d’un des plus singuliers problèmes historiques que présente la France. Qui a rassemblé ces vingt mille blocs de granit dans un ordre systématique ?

Je me disais : Si quelque savant découvre jamais ce secret qui probablement est perdu pour toujours, mon âme aura la vue des mœurs barbares. Je trouverai un culte atroce et des guerriers braves autant que stupides dominés par des prêtres hypocrites. N’est-ce pas dans ce même pays que, de nos jours, un paysan se battait avec fureur, parce qu’on lui avait persuadé que le décret de la Convention sur le divorce l’obligeait à se séparer de sa femme qu’il adorait ?

Bientôt nous sommes arrivés à plusieurs lignes parallèles de blocs de granit. J’ai compté, en recevant sur la figure une pluie froide qui s’engouffrait dans mon manteau, dix avenues formées par onze lignes de blocs (un bloc de granit isolé s’appelle un peulven). Les blocs les plus grands ont quinze ou seize pieds ; vers le milieu des avenues ils n’ont guère plus de cinq pieds, et le plus grand nombre ne s’élève pas au-dessus de trois pieds. Mais souvent, au milieu de ces pygmées, on trouve tout à coup un bloc de neuf à dix pieds. Aucun n’a été travaillé ; ils reposent sur le sol ; quelques-uns sont enterrés de cinq à six pouces, d’autres paraissent n’avoir jamais été remués : on les a laissés perçant la terre, là où la nature les avait jetés.

Il faut observer que cette construction n’a pas coûté grand’-