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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/179

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

voulu les suivre à la grande Chartreuse. J’ai donc déclaré que je comptais entendre la messe des chartreux, et que rien n’était plus curieux, etc. Ici admirable description des cérémonies dont j’avais été témoin pendant la nuit. J’ai entraîné avec moi deux des maris ; avais-je celui dont l’absence était désirée ?

En rentrant dans le couvent, nous avons rencontré un monsieur qui n’est pas habillé en chartreux ; c’est un homme aisé de Lyon qui est venu se mettre en pension à la Chartreuse, et qui fait les mêmes prières et exercices que les moines.

Quel dommage que l’intérieur du couvent ne soit pas rempli d’ogives et de ces petites colonnes torses grosses comme le bras, que j’ai vues entourer des centaines de cloîtres ! Ces choses produiraient un effet admirable. Il n’y a d’architecture vraiment romantique ici, c’est-à-dire non gauchement copiée d’ailleurs, et soigneusement adaptée au lieu et à l’effet que l’on veut produire, que la grande galerie, ou corridor, qui est couverte avec des voûtes d’arêtes. Le père procureur m’a montré une belle bibliothèque ; j’ai vu, à la poussière qui était sur les étagères devant les livres, que jamais on n’y touche. J’ai eu la simplicité de dire :

— Vous devriez, mon père, placer ici des livres de botanique ou d’agriculture ; vous pourriez cultiver toutes les plantes utiles qui viennent en Suède : cela vous distrairait, cela vous intéresserait.

— Mais, monsieur, a-t-il répondu, nous ne voulons être ni intéressés ni distraits.

À la messe, au moment de l’élévation, tous les chartreux tombent sur leurs mains comme emportés par un boulet de canon, et, à cause de cette séparation en planches de quatre pieds de haut dont j’ai parlé, à nos yeux tous disparaissent à la fois. De notre place, au bas de la nef, nous ne voyions plus que le père officiant et le frère qui sert la messe. Sous la Restauration, madame la duchesse de Berry vint à la Chartreuse ; en sa qualité de princesse, elle put entrer au couvent ; on plaça son prie-Dieu et son fauteuil près de la porte : ses dames remarquèrent qu’aucun chartreux ne tourna la tête pour la voir.