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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/177

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

nières, madame T…, qui a de si beaux yeux, a demandé en tremblant : Qui est là ? Pas de réponse. Il y a eu là un quart d’heure de terreur, comme jadis au château de Montoni dans l’Apennin (Anne Radcliffe).

Pourra-t-on croire que par ce temps épouvantable il y avait dans les bois une société de jeunes gens ? Dès que le tonnerre a cessé, ils sont venus chanter sous les fenêtres de ces dames, qui, à cette occasion, ont encore éprouvé une fort grande peur, ou du moins nous l’ont dit. Avant que ces messieurs se missent à chanter, leurs pas s’entendaient de fort loin sous les sapins, au milieu de ce vaste silence.

Vers les sept heures, frère Jean-Marie est venu ouvrir la porte qui était fermée à double tour, et s’est bien vite éloigné. Une de ces dames s’est levée et a mis beaucoup de bois au feu, qu’elles avaient eu soin d’entretenir pendant la nuit. Ces dames commençaient à se réveiller et à faire la conversation entre elles, lorsqu’elles ont entendu parler dans leur antichambre ; presque au même instant on a ouvert leur porte avec grand bruit, elles se sont cachées sous leurs couvertures ; elles ont entendu, à leur extrême surprise, des voix d’hommes et de femmes qui se félicitaient de trouver un aussi bon feu. Ces étrangers n’ont fait nulle attention aux chapeaux de femme suspendus à tous les clous qui retenaient des rameaux de buis bénit. Les nouveaux arrivants ne songeaient qu’à se bien chauffer, lorsque frère Jean-Marie est venu les gourmander et leur apprendre que tous ces lits qu’ils voyaient là étaient habités.

Ces dames ont enfin pu se lever, et comme j’arrivais, on servait un excellent déjeuner de pommes de terre, carpes frites, œufs, etc. J’oubliais de dire que la table était mise dans une pièce voisine de l’immense chambre à coucher, et que frère Jean-Marie avait eu l’idée admirable d’y allumer du feu, ce qui lui a valu force compliments. En ouvrant leurs serviettes, ces dames ont trouvé des pièces de vers : en vérité, ces vers n’étaient point trop mauvais ; peut-être les auteurs les ont-ils pillés dans