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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/158

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ŒUVRES DE STENDHAL.

Le chef de bataillon ne répéta pas le commandement de feu ; le soldat releva son fusil.

Voici, ce me semble, le moment décisif :

Le chef de bataillon, ému par les paroles de l’empereur qui avait continué à parler et lui rappelait les batailles d’Égypte, ne s’opposa plus à ce qu’il s’approchât, et l’empereur, lui rappelant des circonstances personnelles à lui, chef de bataillon, l’embrassa. À ce moment, les soldats du bataillon de Grenoble, qui suivaient d’un œil avide tous les mouvements de l’empereur, enchantés d’être délivrés de la discipline, se mirent à crier : Vive l’empereur ! Les paysans répétèrent ce cri, et tout fut fini. Les larmes étaient dans tous les yeux. En un instant l’enthousiasme n’eut plus de bornes. Les soldats embrassaient les paysans et s’embrassaient entre eux.

Voyant la tournure que prenaient les choses, M. R…, aide de camp du général Marchand, voulut sans doute aller prévenir son général, et se mit à galoper vers Lafrey. Quatre grenadiers à cheval de la garde impériale galopèrent après lui, et l’aide de camp lança son cheval ventre à terre. C’est ainsi qu’il parcourut cette terrible descente de Lafrey ; il traversa Vizille au galop, toujours suivi de près par les quatre hommes de la garde impériale portant la cocarde tricolore. Toute la population de Vizille était aux fenêtres et ne comprenait rien à ce spectacle. L’aide de camp remonta au galop la rampe vers Jarrye ; il allait être atteint, lorsqu’il eut l’idée de prendre un petit raccourci (sentier qui abrège, et qui n’a pas plus de deux pieds de large) ; les chevaux fatigués des grenadiers de la garde refusèrent de galoper dans cet étroit sentier, et l’aide de camp fut sauvé.

Tout le monde sait le reste ; l’empereur, marchant vers Grenoble, rencontra M. de Labédoyère avec son régiment dans la plaine d’Eybens. M. de Labédoyère, arrivé depuis deux jours de Chambéry avec son régiment, avait obtenu du général Marchand l’ordre d’aller renforcer le bataillon de Lafrey.

Le même soir, vers neuf heures, l’empereur arriva devant la