Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/155

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
149
MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Lafrey. Je suis venu à Vizille par l’ancienne route de Jarrye, la seule qui existât en 1815. Elle présente, au moment d’entrer à Vizille, une descente fort rapide : j’ai passé la Romanche sur le grand pont. Puis il a fallu grimper la terrible rampe de Lafrey, qui a huit mille mètres de longueur, et huit à treize centimètres de pente par mètre.

Après avoir déjeuné rapidement à Lafrey, nous nous sommes portés à quelques centaines de pas sur la route de La Mure. Là, auprès d’une petite croix en bois, nous avons marqué par quelques rameaux de saules fichés en terre la position du bataillon de la garnison de Grenoble, que le général Marchand avait chargé d’intercepter la route. Par sa droite ce bataillon touchait la montagne ; son centre était sur la route, et l’extrémité de la gauche entrait un peu dans le petit pré semé de gros rochers. Ce pré n’a que deux ou trois arpents. À quelque distance de la gauche du bataillon coulait le ruisseau qui sort du grand lac. Ce bataillon avait devant lui le lac et la montagne, qui le serre de telle sorte à droite, qu’il n’y a que tout juste la place de la route.

Je parlais très-peu ; mes paysans discutaient entre eux, et heureusement n’étaient pas toujours d’accord. J’avais fait apporter trois ou quatre bouteilles de vin, et nous nous sommes assis plusieurs fois ; j’avais soin d’être altéré quand je voyais quelque point douteux.

Comme je marquais par un petit rameau de saule la place à laquelle Napoléon s’est arrêté dans le pré, à une petite portée de fusil du bataillon, et vis-à-vis sa gauche :

— Ce n’est pas un petit rameau qu’il faut ici, s’est écrié un des paysans. Ses yeux brillaient ; et il est allé couper sur un vieux saule une grande branche de plus de douze pieds de hauteur qu’il a plantée au lieu précis où Napoléon s’arrêta. Un jour il y aura dans cet endroit une statue pédestre de quinze ou vingt pieds de proportion, précisément avec l’habillement que Napoléon portait ce jour-là.

Voici ce qu’il avait fait avant d’arriver en ce lieu. La veille,