Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/148

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
142
ŒUVRES DE STENDHAL.

J’ai été attrapé, il y a huit jours, quand on m’a mené à Vizille par la route du pont de Claix, la plus impatientante du monde. C’est une double allée d’arbres de huit mille deux cents mètres de long qui s’étend en ligne droite de la porte de la Graille (ou de la Corneille) au pont de Claix. Les arbres, surtout vers le pont, sont chétifs ; on a mal choisi les espèces ; il fallait des blancs de Hollande, des peupliers, de ces arbres qui croissent dans le sable. Jadis, vers 1770, il y avait des peupliers de soixante pieds de haut, mais la mode vint à abandonner ces grands arbres, on les coupa. (Abattre un grand arbre ! quand ce crime sera-t-il puni par le code ?) La mode ordonna de planter des tilleuls et des ormeaux, qui, après soixante ans, ont l’aspect de la misère et à peine trente pieds de haut.

Du pont de Claix à Vizille, on suit les digues du Drac et de la Romanche, sortes de rivières mugissantes, rapides, aux trois quarts torrents. Cette route toute neuve est raisonnable ; mais dans un si beau pays elle passe pour laide.

J’en excepte la gorge de l’Étroit, fort digne de son nom et patrie du vent. On trouve là des aspects sauvages, c’est un lieu effrayant ; et s’il y avait des voleurs dans le pays, ils y feraient merveille. Après avoir volé les voyageurs à leur aise, rien au monde ne pourrait les empêcher de les jeter dans la Romanche.

Pour trouver des sites charmants, délicieux et dignes des plus beaux paysages de la Lombardie, il fallait suivre la route au-dessus du vallon de Vaunavey et passer par Brié. C’est ce que j’ai fait aujourd’hui pour revenir à Grenoble. Cette route plaquée contre la base du grand pic de Taillefer, et qui suit les gorges formées par les montagnes qui lui servent de contre-forts, est une des plus agréables que j’aie vues en ma vie. Dans le moyen âge, la Romanche passait par les bas fonds de Vaunavey où elle formait un lac, et allait se jeter dans l’Isère près de Gières.

Quoi de plus joli que la gorge de Sonnant ? Mais précisément parce que j’ai beaucoup admiré, mes yeux et mon âme sont rendus de fatigue, et je n’ai plus la force d’écrire et de penser.