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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/141

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

qui mettait sa gloire à être l’amant de toutes les jolies filles du pays ; et il y en a de charmantes. Histoire du fauteuil terrible.


— Grenoble, le 20 août.

Un de mes amis de Paris m’a chargé de savoir ce que c’est que la mine d’or de la Gardette. J’arrive de la mine d’argent d’Allemont, que Louis XVl donna jadis à son frère le comte de Provence.

La diligence qui m’a mené au bourg d’Oysans passe par la superbe route du pont de Claix ; on emploie six heures pour faire le trajet. La conversation des bourgeois de campagne mes compagnons de voyage m’a fort intéressé. Excepté par la forme de leurs têtes, ces gens-là ressemblent à des Normands ; leur unique affaire au monde est d’amasser une fortune, et dès qu’ils ont quelque argent, ils achètent des champs à un prix fou. Alors ils sont considérés de leurs voisins ; ces gens vivent sans aucun luxe ; je crois qu’on les appelle à Grenoble des Bits. Le terrain au bourg d’Oysans ne vaut rien et se vend horriblement cher. Les gens de ce pays se répandent dans toute la France, et vont jusqu’en Amérique ; partout ils font le métier de colporteur et le petit commerce ; ils reviennent toujours au pays, et à leur retour il faut acheter un champ, coûte que coûte.

il y a quatre diligences de Grenoble au bourg d’Oysans ; la route est fort périlleuse, remplie de précipices, et toutefois on voyage toujours de nuit, afin de ne pas perdre de temps.

Nous trouvons ici le vrai Dauphinois, tel qu’il était avant la république et le gouvernement de l’empereur, qui l’ont un peu mêlé à la France en séduisant son cœur.

Le petit propriétaire du bourg d’Oysans part à huit heures du soir, après avoir fini sa journée ; il arrive à Grenoble à six heures du matin, fait ses affaires, et repart à la nuit. Ces gens ont une excellente logique ; et un ami du préfet me contait que, dans les élections, il n’est point facile de leur faire prendre le change.