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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/135

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

De Montbonot, je suis descendu jusqu’à l’Isère pour voir l’emplacement d’un pont en fil de fer, pour lequel je fournirai peut-être du fer de la Roche (en Champagne). On a raconté devant moi, sur les travaux, le singulier suicide d’une jeune protestante de Grenoble. Elle avait les plus beaux yeux du Dauphiné, mais passait pour être un peu légère ; c’est-à-dire que dans ses jours de gaieté elle ne refusait pas à certains jeunes gens de ses amis de se promener avec eux devant la boutique de sa mère, ce qui passait pour un grand crime aux yeux des dévots du voisinage, très-disposés déjà à la haïr à cause de sa religion. Rien de plus innocent, comme la suite le prouve. Victorine avait un caractère vif et gai, connu dans tout le faubourg de Trèscloître ; elle se laissait facilement entraîner par la joie. Un jeune voisin d’un caractère sombre, catholique de religion, et qui la blâmait d’abord avec emportement, devint éperdument amoureux d’elle ; d’abord la jeune personne se moqua de lui, puis elle l’aima. Les parents du jeune homme se sont refusés avec indignation à ce mariage avec une fille d’une gaieté si suspecte, et d’ailleurs protestante. Les jeunes gens ont employé tous les moyens possibles pour les fléchir ; ensuite ils ont eu l’idée, maintenant si simple de se tuer. La veille du jour qui devait être le dernier, le jeune homme apporte cent francs au chirurgien du faubourg, en lui disant ces propres paroles : « J’aurai un duel un de ces jours ; si je succombe, donnez-moi votre parole de faire l’autopsie des cadavres. Cela est essentiel à la paix de nos derniers moments. Vous êtes homme de sens et vous me comprendrez dans trois jours. Rappelez-vous que je compte sur votre honneur, et c’est l’honneur qui me fait parler. »

Le chirurgien, qui n’entendait rien à ce langage, le crut revenu à ses anciennes idées de mysticité.

Les pauvres jeunes gens ont loué une chambre, où on les a trouvés asphyxiés. La jeune fille avait dit la veille en pleurant : « Un jour ou reconnaîtra que j’ai toujours été sage. » C’est sur quoi l’autopsie du cadavre n’a laissé aucun doute. On a trouvé