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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/126

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ŒUVRES DE STENDHAL.

jolie petite ville sur l’Isère, où nous avons trouvé un excellent melon et de fort bonne eau-de-vie. La chaleur était accablante. Sur les onze heures, et une lieue avant Saint-Marcellin, nous avons quitté la grande route, et nous avons pris sur la droite, vers le curieux château de la Sône, qu’habitait autrefois la belle madame Jubié. Dans ce lieu féodal, tête de pont sur l’Isère, les ancêtres de cette aimable femme avaient établi une filature de soie et d’organsin (on tord ensemble plusieurs fils de soie). Les machines furent faites en 1771 par Vaucanson lui-même : elles n’ont point vieilli. On nous a montré la machine avec laquelle il fabriquait ses chaînes.

Nous avons passé l’Isère à la Sône, sur un pont suspendu nouvellement établi : le bac rapportait cent louis ; le pont donne sept mille francs. Après avoir traversé la jolie forêt de Glaix, nous sommes arrivés à une grande descente, et au bas du coteau nous avons aperçu Pont-en-Royans. Ce village est placé là au bout du monde, tout à fait contre un rocher à pic. Les maisons sont blanches, fort petites et couvertes d’un toit fait avec des pierres blanches. Tout cela se détache sur un rocher gris foncé tirant sur le rouge. Rien de plus singulier.

La Bourne, rivière célèbre dans le pays par la transparence et la beauté de ses eaux, traverse le village en grondant, forme plusieurs cascades, et court vers l’Isère. On y pêche d’excellentes truites ; les meilleures sont tachetées de points rouges, et pèsent moins d’une livre. La Bourne a bien trente-cinq mètres de large ; il faut monter sur le pont, qui est en plein cintre et fort élevé, pour jouir de l’ensemble.

Le long de chaque maison on aperçoit certains petits tuyaux qui descendent jusque dans la rivière, et, ce qui est plus singulier, on voit tout à côté, sur les fenêtres, de nombreux petits seaux en bois, suspendus chacun à une chaînette de fer passant sur une poulie, et à chaque instant, avec ces petits seaux, les habitants, sans avoir de mauvaises pensées, puisent dans la rivière l’eau dont ils ont besoin. M. Buisson