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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/12

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ŒUVRES DE STENDHAL.

on m’a offert un verre de cidre, que j’ai accepté pour payer le dérangement que j’avais causé.

Je n’avais pas fait deux cents pas, que j’ai été surpris par une des scènes naturelles les plus belles que j’aie jamais rencontrées. La route descend tout à coup dans une vallée sauvage et désolée ; au fond de cette vallée étroite, et qui semble à cent lieues de la mer, la Vilaine était refoulée rapidement par la marée montante. Le spectacle de cette force irrésistible, la mer envahissant jusqu’aux bords cette étroite vallée, joint à l’apparence tragique des rochers nus qui la bornent et du peu que je voyais encore de la plaine, m’a jeté dans une rêverie animée bien différente de l’état de langueur où je me trouvais depuis Nantes. Il va sans dire que j’ai senti l’effet et que j’en ai joui bien avant d’en voir le pourquoi. Ce n’est même qu’en ce moment, en écrivant ceci, que je puis m’en rendre compte. J’ai pensé au combat des Trente et au fort petit nombre d’événements de l’histoire de Bretagne que je sais encore. Bientôt les plus belles descriptions de Walter Scott me sont revenues à la mémoire. J’en jouissais avec délices. La misère même du pays contribuait à l’émotion qu’il donnait, je dirais même sa laideur : si le paysage eût été plus beau, il eût été moins terrible, une partie de l’âme eût été occupée à sentir sa beauté. On ne voit nullement la mer, ce qui rend plus étrange l’apparition de la marée.

Par cette fin de journée sombre et triste, le danger sérieux et laid semblait écrit sur tous les petits rochers garnis de petits arbres rabougris qui environnent cette rivière fangeuse. Les bateliers avaient beaucoup de peine à faire entrer notre grosse diligence dans leur petit bateau. Comme la montée du côté de Vannes est très-rapide, j’ai vu que je pouvais avoir le plaisir d’être seul encore assez longtemps. Deux fort jolies femmes de la classe ouvrière riche ont pris aussi le parti de faire la montée à pied ; mais je préfère de beaucoup les sensations que me donne mon cigare, et je me tiens exprès à cinquante pas d’elles et du vieux parent qui leur sert de chaperon. La plus âgée, veuve de vingt-cinq ans, avait