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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/107

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

donc mystère, mais pour nous impossibilité complète de rien deviner. Si j’avais été maître de mon temps, j’aurais sacrifié quinze jours, tant je suis amoureux, au fond de l’âme, de l’apparence, de la bonté et de la simplicité du cœur. Apparence est une injustice ; rien n’est réellement bon comme un Allemand (non diplomate de son métier).

Un Allemand se jette par la fenêtre. « — Que faites-vous ? lui dit-on. — Je me fais vif. » Ce mot peint l’homme politique de ce pays ; il se croit intéressé à faire des finesses, et veut absolument imiter M. de T***. Jugez des effets de cette idée bizarre.

Je suis parti sans pouvoir deviner nos deux belles Allemandes et leurs maris, mais j’ai fait jurer à Tiberval qu’il m’écrirait le mot de l’énigme si jamais il le devine. Pourquoi Sharen est-il jaloux de madame Munch, lui qui aime beaucoup sa femme, qui d’ailleurs est adorable ?

Je ne sais à quel point Tiberval est arrivé : dès que son cœur est égratigné il devient impénétrable ; mais sans doute il était piqué au vif. Voici ce que j’ai appris indirectement. Il s’est fait donner une consultation ; il a gardé la chambre à Beaucaire même, et enfin a pu paraître sans trop de singularité aux eaux de Bagnères, quelques jours après que les belles Allemandes, d’ailleurs amies intimes, y étaient arrivées.

Quatre mois après, Tiberval m’écrit de Dresde une petite lettre de six lignes : étrange brièveté ! L’auteur est vivement touché ; pour satisfaire à la foi jurée, il me donne le mot de l’énigme, et je voudrais bien à mon tour le faire connaître au lecteur sans blesser sa haute vertu.

Je m’abstiendrais certainement de parler d’un fait pareil si les personnages étaient Français, mais MM. Munch et Sharen habitent à plusieurs centaines de lieues de nos frontières ; et, quoique la fortune les ait comblés comme à plaisir de tous les avantages possibles, au fond de l’âme ils craignent un peu d’être pris pour des gens lourds et grossiers. À la fleur de l’âge, jouissant avec noblesse d’une grande fortune, ayant reçu du ciel une âme