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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/106

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ŒUVRES DE STENDHAL.

d’autant plus singulière chez madame Sharen, qu’elle a eu huit cent mille francs ou un million de dot.

Ce qui complique l’histoire, c’est que M. Sharen a un ami intime, M. Munch, petit homme nerveux, à la tournure élégante, à la mise recherchée, et qui, à l’ignorance près de nos usages, a l’esprit le plus scintillant que j’aie encore trouvé chez un Allemand. Lui aussi a une fort jolie femme, brune piquante, orgueilleuse à faire plaisir, et, ce me semble, un peu folle ; il est négociant comme son ami, fort riche apparemment, et voyage de compagnie avec monsieur et madame Sharen. Il y a un an qu’ils ont quitté leur pays, une grande ville de Saxe, car ils parlent un allemand magnifique ; mais ils ne nomment point leur patrie. Dès le lendemain du jour où j’ai été présenté à cette aimable colonie allemande, il y a eu du trouble dans les ménages. Peut-être M. Sharen a-t-il été jaloux de Tiberval, jeune Français assez distingué, fort bien de toutes les façons, et mon ami. Mais voici le singulier : Sharen n’a pas été jaloux de sa femme ; Tiberval faisait évidemment la cour à cette espèce de princesse, d’un orgueil fou, avec de si beaux cheveux noirs, la noble madame Munch. La jalousie du bon Allemand ne fut que trop visible. Grande incertitude entre nous, fréquents conseils de guerre, redoublement de gaieté apparente, mais non pas de ma part. Moi, aidé par mon baragouin allemand, j’ai été chargé du rôle de bonhomme ; je ris peu, pour ne pas paraître ironique.

Les Allemands deviennent fous à la vue de ce qu’ils appellent l’ironie française. Je pousse la prétention anti-ironique jusqu’à être sentimental : je dis des maximes, tout cela pour encourager à quelque confidence ; vain espoir. Munch et sa femme sont partis le surlendemain pour une prétendue partie de plaisir à Cette, tandis que, évidemment pour ces bons Allemands tranquilles, rien ne peut se comparer au tapage de Beaucaire, qui, à leurs yeux, est la gaieté la plus aimable. Munch achète avec ravissement tous les livres en langue provençale qu’il peut déterrer, et nous parle toute une nuit des cours d’amour. Il y avait