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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/105

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

noms de villes : Verdun, Issoudun, Châteaudun. Van veut dire montagne, dor courant d’eau : la Durance, la Dordogne, la Doire. Voici des phrases d’écolier, dont tous les mots soulignés sont gaëls et restés dans le français.

Ce quai conduit au parc, sur ce banc je vois un tas de brocs, cette corde fine est de la drogue, fi de cette cotte blanche.

Mais le plus grand charme de Beaucaire a été la société et l’amitié, si j’ose le dire, de monsieur et madame Sharen. Je l’avoue, j’hésite un peu à raconter l’histoire suivante. Outre qu’elle est un peu leste, cette aventure, qui pour moi a été la plus intéressante du voyage, me semble bien longue, écrite, et d’ailleurs il n’y a pas eu aventure, et le récit manque de mot piquant à la fin. Ce que l’on va lire avec indulgence ne sera donc, si l’on veut, qu’une observation sur une bizarrerie du cœur humain ; et, pour peu que votre vertu se gendarme, je dirai que le fait n’est pas vrai.

À Beaucaire, nous avons passé d’aimables journées, Tiberval et moi, avec monsieur et madame Sharen. M. Sharen, grand et bel Allemand au nez aquilin, aux beaux cheveux blonds fort soignés, négociant, il est vrai, mais au fond, ce me semble, voyageant pour son plaisir plus que pour ses affaires. La nôtre était de tâcher de plaire un peu à madame Sharen, dont le moindre charme est une beauté parfaite ; mais cette physionomie est si naïve et si spirituelle à la fois, qu’on ne songe plus à la beauté. Un homme prudent, en voyant madame Sharen, n’est occupé que d’une chose, tâcher de ne pas devenir amoureux. On est un peu aidé dans cette sage attention par son air extrêmement noble. Un de nos hommes d’esprit de Beaucaire disait que ses gestes ressemblent au son d’une grande âme. Madame Sharen possède, entre autres charmes ravissants, le sourire le plus bon enfant que j’aie jamais rencontré. Dans ce sourire si joli à voir, il y a beaucoup d’esprit, et cependant nulle possibilité de méchanceté. C’est précisément cette absence de toute sécheresse qui me paraît le charme adorable des pays d’outre-Rhin ; celle qualité est