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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/101

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

D’après les mœurs de ceux-ci, le moment le plus gai de la journée est l’Ave Maria (la tombée de la nuit). On se hâte alors de fermer tant bien que mal les maisons, les baraques, les tentes. En général, chaque petit marchand établit son lit sur son comptoir et attache son chien à ses côtés.

Le second jour il n’y eut pas de mistral. Au milieu de cette poussière et de cette chaleur étouffante, j’avais accepté les offres d’un de nos amis du Berry, et mon lit était établi sur des barres de fer, dans une baraque du pré de la Madeleine.

Le lit fait et laissé à la garde du commis de jour, nous ne songions plus aux affaires. Tout le monde se disperse et songe à ses plaisirs : on va essayer de rencontrer la beauté lion, comme disent les Anglais. Pour y parvenir, on court les ménageries, les bateleurs, les courses de chevaux, les danseurs de corde, ou la comédie, qui en vérité n’est pas mauvaise. Il y avait un acteur languedocien qui jouait fort bien le Sourd ou l’Auberge pleine, délices de notre première jeunesse. Sa femme jouait divinement le rôle de Pétronille. Les calembours et les événements forcés du vaudeville semblent faits exprès pour l’esprit du commis voyageur. Il trouve que les pièces de M. Scribe sont d’un naturel trop sévère, et ressemblent trop au Misanthrope. Le génie est ennuyeux avant tout, dit-il.

Vers les neuf heures et demie, la bonne compagnie se rend au pré ; on prend des glaces. À ce moment le bruit des instruments se fait entendre de tous côtés ; ici c’est le bal de Nîmes, là celui d’Aix, ailleurs celui d’Avignon ; chacun cherche le bal de ses compatriotes. Le galoubet provençal est toujours mêlé aux violons et aux basses, et les domine. Le galoubet ne vaut pas le cor des musiciens bohèmes qui embellissent les jardins de la foire de Leipzig, mais il est plus gai ; on songe moins à la musique et plus à la danse, et à jouir vite de la vie qui s’envole.

Je suis allé tous les soirs au bal des Catalans, qui dansent au bruit des castagnettes et en chantant des chansons de leur pays. J’aime de passion les Espagnols ; c’est le seul peuple aujourd’hui