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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/100

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ŒUVRES DE STENDHAL.

sonnes ; chaque barque a une place déterminée d’après sa forme, je crois, et le pays d’où elle vient. Avant la mort de Ferdinand VII, les Espagnols se présentaient en foule, ils achetaient en France pour cent quatre-vingt millions : maintenant les Anglais les fournissent de tout, et ils ne prennent en France que pour quinze millions de francs.

J’ai distingué des pinques catalanes, des felouques génoises, des chaloupes de Marseille. Les bateaux de Toulouse, de Bordeaux, de la Bretagne et de plusieurs ports de l’Océan arrivent par le canal de Languedoc. Les barques de Lyon, de Grenoble et de Valence viennent par le Rhône. Il n’est bruit que d’une de ces barques qui a heurté contre une des piles du pont du Saint-Esprit, et vingt personnes se sont noyées, c’est-à-dire deux.

Les barques qui descendent le Rhône ne sont faites que de planches légères ; aussitôt les marchandises vendues, on déchire la barque et l’on vend les planches. Ces barques portent pour enseigne une femme de paille, une grille de bois, un énorme polichinelle de six pieds de haut, etc. Si un marchand à Beaucaire n’a pas une enseigne visible de loin et fort singulière, on ne peut plus le retrouver.

La foire ne dure légalement que sept jours, du 22 juillet au 28 au soir ; mais on l’allonge. Ses franchises, qui avant la Révolution étaient fort considérables et faisaient gémir les pauvres fermiers généraux, avaient été confirmées par Louis XI en 1463.

Le voyage de Beaucaire est une fête pour tout le monde. Les commis des marchands arrivent d’ordinaire quinze jours avant l’ouverture ; ils reçoivent les marchandises qui arrivent, les enregistrent, les arrangent convenablement ; c’est un moment fort gai pour ces pauvres jeunes gens qui ont à mener une vie fort active, et loin de l’œil du maître. Je trouve ici bien peu de ces physionomies d’aigreur, de tristesse et de soupçon, que l’on rencontre si souvent dans les rues de Lyon ou de Genève. Ce qui explique un peu ce manque d’aigreur triste, c’est qu’à Beaucaire la foule énorme est surtout composée de gens du Midi.