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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/43

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle.

Lors de la fameuse soirée Robertson, M. de C. osa prendre la parole devant quatre cents personnes, l’élite de la ville. S’il n’eût pas réussi, il était perdu. Il prononça son mot d’une voix haute et très-distinctement. Cette apparence de courage fit peut-être la moitié du succès.

Avez-vous lu Tom Jomes de Fielding, si oublié maintenant ? Ce roman est aux autres ce que l’Iliade est aux poèmes épiques ; seulement, ainsi qu’Achille et Agamemnon, les personnages de Fielding nous semblent aujourd’hui trop primitifs. Les bonnes manières ont fait de notables progrès, et veulent que chacun déguise un peu plus ses appétits naturels. Au huitième livre de Tom Jones, je crois, un laquais, devenu rat de cave, assiste à une tragédie jouée dans une grange ; il est assez content d’abord, puis il trouve que l’acteur qui fait le roi n’a pas l’air assez noble.

Depuis mon départ de Paris, il ne se passe pas de jour que, sous l’habit de quelque provincial opulent, je ne rencontre le laquais devenu rat de cave. Pour ces gens-ci rien n’a l’air assez noble ; leur idéal apparemment, c’est l’acteur des boulevards jouant le roi, ou, mieux encore, un beau tambour-major marchant en cadence à la tête de son régiment.

Ce seul petit mot, s’il est vrai, les rend inhabiles à juger de tous les beaux-arts.

Aussi les respectables citoyens d’Avranches admirent-ils leur général Valhubert, comme Montpellier son gros Louis XVI et Versailles son général Hoche.

J’y renonce ; quelque style que j’emploie, quelque tournure frappante que je puisse inventer, je ne pourrai jamais donner une idée de la misère des conversations de la province, et des petitesses sans nombre qui font la vie du provincial le plus ga-