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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/356

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ŒUVRES DE STENDHAL.

d’être plus obligeant. Mais il fallait parler, c’est-à-dire mentir ; sous ce rapport je ne suis pas de mon siècle. À la fin mon courage a cédé ; j’aurais résisté à une besogne désagréable, lever un plan, par exemple, ou faire des recherches dans de vieux manuscrits. Mais, par des mensonges, me dégoûter de l’architecture et des paysages, les consolations de ma solitude ! J’ai parlé d’une attaque de migraine, et mon ami a eu la bonté de me conduire chez un loueur de voitures qui m’a donné un excellent cheval attelé au plus ridicule des cabriolets ; c’est dans cet équipage grotesque que je suis allé parcourir seul les environs de la ville. Un écrivain du dix-huitième siècle s’écrierait ici : Jamais la nature n’est ridicule. Le fait est que la vue des arbres et des prairies m’a délassé : j’ai trouvé d’immenses prairies bordées de coteaux couverts de vignes ; j’ai passé encore par cette éternelle rue qui couronne tous les ponts de la Loire, elle peut bien avoir trois quarts de lieue de long. Le pavé est une horreur.

Remarquez que, outre la contemplation de l’architecture du siècle de Louis XV appliquée à de petits bâtiments qui n’ont pas même pour eux la masse, j’ai dû subir le détail sans doute exagéré de tous les genres d’industrie et de commerce maritime qui enrichissaient Nantes avant la fatale révolution. Les journaux royalistes font travailler en ce sens les imaginations de l’Ouest. Le pays idéal où tout était parfait a été détruit par la révolution.

Depuis quelques années le Havre est devenu le port de Paris, et s’est emparé des opérations qui jadis faisaient la splendeur de Nantes et de Bordeaux. Les descendants des hommes qui, en ces villes, faisaient tous les ans des gains fort considérables, ne font plus que des gains modérés, et prétendent néanmoins avoir un luxe que leurs pères ne connurent jamais. Ces messieurs sont en état de colère permanente.

Sommes-nous des parias, me disaient-ils ce soir ? Paris doit-il tout avoir ? Devons-nous nous épuiser pour servir le cinq pour cent aux soixante mille rentiers de Paris ?