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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/348

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l’avaient accusé d’être d’accord avec les royalistes qui licenciaient l’armée. Cette opération terminée, M. de Nintrey prie les soldats de se former en carré.

— Messieurs, leur dit-il, car je suis votre égal maintenant, nous sommes tous des citoyens français… Messieurs, pleine justice vous a-t-elle été rendue ?

— Oui, oui ! Vive le capitaine !

Les cris ayant cessé :

— Messieurs, reprend M. de Nintrey, quelques voix se sont élevées pour m’accuser d’une sorte de friponnerie, et je prétends, parbleu, en avoir raison. Le Martroy passe pour le premier maître d’armes du régiment : en avant, Le Martroy ! et habit bas.

Tout le monde réclame. Les cris de Vive le capitaine ! éclatent de toutes parts ; mais, quoi qu’on pût dire, Le Martroy est obligé de détacher les fleurets qu’ils portait sur son sac. On fait sauter les boutons, on se bat assez longtemps. D’abord M. de Nintrey est touché à la main, mais bientôt après il donne un bon coup d’épée à Le Martroy.

— Messieurs, dit-il, j’ai quarante et un louis pour toute fortune au monde, en voici vingt et un que je donne au brave Le Martroy pour se faire panser. Le bataillon fondit en larmes. Nintrey a dit depuis qu’il eut quelque idée de former une guérilla, de venir s’établir dans la forêt de Compiègne, et de suppléer au manque de résolution de ces maréchaux qui avaient fait la guerre en Espagne, et ne savaient pas imiter ce peuple héroïque. Madame de Nintrey, sur le récit de ce trait et presque sans le connaître, épousa le brave officier. Sur quoi grande colère et prédictions fatales. Toute la haute société de la province destinait pour mari à la richissime mademoiselle de R… un jeune adepte qui écrivait déjà d’assez jolis articles dans les journaux de la congrégation. Les salons provinciaux reçurent froidement M. de Nintrey ; il vint habiter Paris, où l’on n’a le temps de persécuter personne : il y mourut lorsque sa fille unique avait quinze ans.