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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/347

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été ce qu’on appelle une beauté, mais qui n’en a pas moins inspiré trois ou quatre grandes passions auxquelles elle s’est montrée fort insensible. Une grâce charmante, et dont ces gens-ci ne peuvent se rendre compte, a valu ces grands succès à madame de Nintrey. On l’accusait hautement de coquetterie ; mais les femmes, qui la détestent toutes, conviennent que, par orgueil, elle n’a jamais pris d’amant. Elle parlait à nos hommes comme une sœur, disent-elles, et cela nous faisait tort. Madame de Nintrey, à laquelle j’ai eu l’honneur d’être présenté à l’un de mes précédents voyages, n’oppose qu’une simplicité parfaite et véritable à la profonde et immense politique qui compose le savoir-vivre de la province, surtout parmi les gens qui ont dix mille livres de rente et un château, et qui aspirent à doubler tout cela. Or, madame de Nintrey a trois châteaux, dans l’un desquels j’ai reçu l’hospitalité il y a peu de jours. Vu la pauvreté du village, le concierge m’a donné une cellule, et ce qui m’a surpris, j’ai trouvé encadrés dans la longue galerie qui y conduit les portraits gravés de plus de quatre cents personnes qui se sont fait un nom depuis 1789. C’est précisément ce château qu’elle habitait avant son aventure. Autant que je puis comprendre ce caractère singulier qui donne à parler en ce moment à huit départements, madame de Nintrey ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui plaît le plus dans ce moment-là. Ainsi tous les sots l’exècrent, eux qui n’ont pour tout esprit que leur science sociale. Comme elle était fort riche et assez noble en 1815, deux de ces hommes habiles, qu’on appelle jésuites en ce pays, entreprirent de la marier dans l’intérêt d’un certain parti. Tout à coup on apprit qu’elle venait d’épouser un M. de Nintrey, qui n’avait rien. C’était un pauvre officier licencié de l’armée de la Loire.

Au moment de ce licenciement nigaud, le bataillon que M. de Nintrey commandait comme le plus ancien capitaine, se révolte ; il veut avoir sa solde arriérée avant de se laisser licencier : M. de Nintrey fait rendre justice à sa troupe. Mais quelques voix