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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/339

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plusieurs voyages de Nantes à Fougerai, il fut heureux. Mais, à la suite d’un des rendez-vous, le mari ayant eu des soupçons poignarda sa femme : le maréchal furieux alla chez lui et le tua, ainsi que ses deux domestiques.

J’ai regret d’arriver à la partie atroce de cette vie singulière. La recherche de plaisirs affreux, ou les exigences de la magie, conduisirent le maréchal à immoler des enfants. Pour découvrir quel fut son motif, il faudrait obtenir la communication d’un des nombreux manuscrits de son procès. Je n’ai point assez de crédit pour cela.

Il paraît que, indépendamment de plaisirs horribles, certains charmes, destinés à plaire au diable et à l’attirer devant l’homme qui veut le voir, exigent le sang, le cœur, ou quelque autre partie du corps d’un enfant. Le diable exige un grand sacrifice moral de qui veut le voir. Le motif des meurtres est resté douteux ; ce qui est malheureusement trop prouvé, c’est que les gens du maréchal attiraient dans ses châteaux, par l’appât de quelques friandises, de jeunes filles, mais surtout de jeunes garçons ; et on ne les revoyait plus. Dans ses tournées en Bretagne, ses agents s’attachaient aux artisans pauvres qui avaient de beaux enfants, et leur persuadaient de les confier au maréchal, qui les admettrait parmi ses pages et se chargerait de leur fortune. Des amis du maréchal, un Prinçay, un Gilles de Sillé, un Roger de Braqueville, compagnons de ses plaisirs, semblent avoir partagé ce rôle infâme. Ils procuraient des victimes à leur puissant ami, ou étaient employés à menacer les parents et à étouffer leurs plaintes.

Les récits de ces crimes atroces agitèrent longtemps la Bretagne ; enfin le scandale l’emporta sur le pouvoir et le crédit de Gilles de Retz. Au mois de septembre 1440, il fut appréhendé, enfermé dans le château de Nantes, et le duc de Bretagne ordonna que son procès fût commencé. On a bien vu à la sécheresse du récit qui précède que nous ne connaissons la vie de ce premier des Don Juan que par les phrases emphatiques de petits juges hébétés. Quels furent les motifs, quelles furent les nuances