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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/325

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nos gens, pour arriver à portée des sentinelles, étaient obligés de marcher à quatre pattes dans la boue ; et les Anglais, non contents du reproche d’immoralité, nous appelaient encore chemises sales.

Le jour de la bataille, un seul homme de l’armée anglaise (M. le colonel Régnier, né en France) put arriver jusqu’au retranchement. Il se retournait pour appeler ses soldats, lorsqu’il tomba roide mort. Le soir, la bataille gagnée, deux de nos gardes nationaux se disputaient la gloire d’avoir abattu cet homme courageux.

— Parbleu, s’écria Lambert, il y a un moyen fort simple de vérifier la chose ; je tirais au cœur.

— Et moi je tirais à l’œil, dit Nibelet.

On alla sur le champ de bataille avec des lanternes, le colonel Régnier était frappé au cœur et à l’œil.

Trait hardi du général Jackson, qui prend sur lui de faire fusiller deux Anglais qui venaient d’être acquittés par un conseil de guerre. On dit que ces messieurs, sous prétexte de faire le commerce des pelleteries, conduisaient les sauvages au combat contre les Américains. Le fait est que dès le lendemain tous les Anglais quittent les sauvages, qui n’osent plus se montrer devant les troupes américaines.

Le jour de la bataille de la Nouvelle-Orléans, le général Jackson ose donner le commandement de toute son artillerie au brave Lafitte, pirate français, lequel demande à se battre lui et ses cinq cents flibustiers, par rancune de ce qu’il avait souffert sur les pontons anglais. La tête de Lafitte avait été mise à prix par le gouvernement américain. S’il eût trahi Jackson, celui-ci n’avait d’autre ressource que de se brûler la cervelle. Il le dit franchement à Lafitte en lui remettant son artillerie.

Mon camarade de chasse m’a donné bien d’autres détails, que j’écoute avec le plus vif intérêt. Je vais les écrire au brave R…, mon ami, qui est de Lausanne. C’est avec ces longues carabines que la Suisse doit se défendre, si jamais elle est attaquée par