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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/32

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ŒUVRES DE STENDHAL.

physionomie stupide, et vêtu de toile de coton bleue, passait sur le pont : l’épicière m’a dit que cet homme ne mangeait de la viande que huit fois par an ; il vit d’ordinaire avec du lait caillé. Pendant les grands travaux de la moisson, les paysans se permettent de boire de la piquette ; on fait ce breuvage en versant de l’eau sur le marc de raisin, lorsqu’il sort du pressoir ; et nous nous préférons fièrement à la Belgique et à l’Écosse !

Les nègres sont plus heureux. Ils sont bien nourris, et dansent tous les soirs avec leurs maîtresses. Ces paysans, si sobres, devraient être enchantés de passer soldats ; pas du tout : leur moral est à la hauteur de leur physique ; les plus misérables sont les plus désespérés lorsqu’ils tirent un mauvais numéro. Mais au bout de six mois, ils chantent au bivouac[1].


— La Charité, 13 avril.

Je traversais au grand trot la petite ville de La Charité, lorsque, pour me punir d’avoir pensé longuement ce matin aux maladies du fer, l’essieu de ma calèche casse net. C’est ma faute : je m’étais bien promis que si jamais j’avais une calèche à moi, je ferais forger sous mes yeux un bel essieu avec six barres de fer doux, de Fourvoirie.

L’immense colère de Joseph fait que je me moque de lui intérieurement, et que je n’ai point de colère. Si ce malheur m’était arrivé sur les routes désertes de ce pays maudit appelé le Gâtinais, oh ! alors, il y aurait eu de quoi jurer. Que serions-nous devenus, entourés de paysans qui vivent de lait caillé ? Comment transporter la voiture jusqu’à la forge la plus voisine ? J’examine le grain du fer de mon essieu ; il est devenu gros, apparemment qu’il sert depuis longtemps. J’examine le génie du forgeron, je suis très-content de cet homme. Je fais venir, sans mot dire, quatre bouteilles de vin dans la forge, autant

  1. Voir l’excellente relation allemande de la prise de Constantine, traduite par M. Spazier.