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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/319

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petit collet ; ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgées, la quatrième personne était une jeune fille de vingt ans avec un chapeau vert.

Je suis resté immobile et ébahi à regarder ; ce n’était rien moins qu’une des plus belles têtes que j’aie rencontrées de ma vie : si elle ressemble à quelque parangon de beauté déjà connu, c’est à la plus touchante des vertus dont Michel Colomb a orné le tombeau du duc François à la cathédrale de Nantes.

J’ai jeté mon cigare dans la Loire, apparemment avec un mouvement ridicule de respect, car les femmes âgées m’ont regardé. Leur étonnement me rappelle à la prudence, et je m’arrange de façon à pouvoir contempler la vertu de Michel Colomb sans être contrarié par le regard méchant des êtres communs. Mon admiration s’est constamment accrue tout le temps qu’elle a passé dans le bateau. Le naturel, la noble aisance, provenant évidemment de la force du caractère et non de l’habitude d’un rang élevé, l’assurance décente, ne peuvent assez se louer.

Cette figure est à mille lieues de la petite affectation des nobles demoiselles du faubourg Saint-Germain, dont la tête change d’axe vertical à tous moments. Elle est encore plus loin de la beauté des formes grecques. Les traits de cette belle Bretonne au chapeau vert sont au contraire profondément français. Quel charme divin ! n’être la copie de rien au monde ! donner aux yeux une sensation absolument neuve ! Aussi mon admiration ne lui a pas manqué ; j’étais absolument fou. Les deux heures que cette jeune fille a passées dans le bateau m’ont semblé dix minutes.

À peine ai-je pu former ce raisonnement ; mon admiration est fondée sur la nouveauté. Je n’ai pu avoir d’autre sensation que l’admiration la plus vive mêlée d’un profond étonnement, jusqu’au moment où cette demoiselle, accompagnée des deux femmes âgées et du prêtre, est débarquée à Nantes avec tout le monde.

En vain ma raison me disait qu’il fallait parler de la première