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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/288

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teau, qui était sec. De ce moment tout mon chagrin a cessé. Ce bateau une fois chargé a failli partir tout seul : nouveau redoublement de cris. On l’a attaché solidement au bâtiment à vapeur ; les mariniers sont venus ramer sur le bateau, ils l’ont exposé au courant d’une certaine façon, et enfin notre malheureux navire a repris un peu de mouvement. On sentait qu’il raclait le banc de sable.

À ce moment de grands cris se sont fait entendre sur le devant du bateau ; les mariniers se sont remis à jurer de plus belle ; le grand garçon qui s’était jeté à l’eau ne se possédait plus de colère : nous courions un danger. Un grand bateau, rapidement remorqué par huit chevaux au trot, venait droit sur nous et allait nous choquer. Les cris et le désordre ont été au comble ; les chefs du bateau s’injuriaient entre eux, le petit comptable était pâle comme la mort ; enfin on a essayé de faire jouer la machine, au risque de briser une des roues toujours engagée dans le banc de sable. Le bâtiment a fait un mouvement de côté et s’est éloigné d’environ six pieds de son ancienne position. Les gens du bateau remorqué criaient de leur côté comme des perdus après les conducteurs de leurs chevaux ; enfin ceux-ci ont compris, et le bateau remontant s’est arrêté à dix ou douze pieds du nôtre.

Mais par l’effet de notre mouvement de côté, je ne crois pas qu’il nous eût touchés, même quand il n’aurait pas arrêté ses chevaux.

Il faut que les Français soient bien braves, me disais-je, pour pouvoir gagner des batailles, avec un tel désordre dans les moments de danger. C’est peut-être à cause du reste de pesanteur allemande qui les garantit de ce désordre que les Anglais nous battent presque toujours sur terre. À Fontenoy, qui est peut-être la seule bataille gagnée par nous, l’armée française était commandée par un Allemand (le maréchal de Saxe), qui méprisait parfaitement tous les généraux qui l’entouraient, et ne les écoutait pas.