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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/273

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Les arts naquirent en Italie vers l’an 1400 ; ils héritèrent du feu que les républiques du moyen âge venaient de laisser dans les cœurs. Ce feu sacré, cette générosité passionnée, respirent dans le poëme du Dante, commencé l’an 1300, et qui forma l’âme et l’esprit de Michel-Ange.

Que trouve-t-on en France en l’an 1300, en l’an 1400 ? de petits tyrans qui se font gloire de ne pas savoir lire et des serfs hébétés. Voyez-en la conséquence dans l’état moral des paysans du Berry, du pays de Dombes, etc. Ils croient aux sorciers, et ne lisent pas de journaux.

Il eût fallu que les arts naquissent en France en même temps que le Cid. Les guerres de religion avaient enflammé les âmes étiolées par la longue et ignoble féodalité ; les intrigues de la Fronde avaient aiguisé les esprits, les Français eussent fait de belles choses. Mais, en dépit de la sottise exprimée par ces mots : Siècle de Louis XIV, ce prince éteignit bien vite le feu sacré qui lui faisait peur. Cette passion folle qui adore la patrie et tout ce qui est grand enflammait Corneille, et ce n’était plus qu’une vue de l’esprit pour l’élégant Racine. La dernière dupe de cette générosité, désormais ridicule, fut le maréchal de Vauban.

La Bruyère, il est vrai, protégé par Bossuet, nous montre la disparition totale de cette noble duperie, de ce feu sacré dont plusieurs genres de littérature peuvent se passer, mais qui est indispensable dans les beaux-arts. La Peste de Jaffa n’est le meilleur tableau de ces derniers temps que parce que le peintre était enthousiaste des actions comme celle que représente son tableau. En 1796, il était à Milan, quartier général de l’armée d’Italie, et passait pour le plus fou des Français ; ses amours pour madame P…, sa mort ont bien prouvé que ce n’était point un homme d’Académie.

La France de 1837 n’a pour elle qu’une supériorité, immense à la vérité, elle est la Reine de la pensée au milieu de cette pauvre Europe encore censurée.